29 avril 2009
La vague
La vague, de Todd Strasser (Pocket, 221 pages). Terminé le 29 avril 2009.
Genre : roman
Avis : 4/5
RESUME EDITEUR : Cette histoire est basée sur une expérience
réelle qui a eu lieu aux Etats-Unis dans les années 1970. Pour faire comprendre
les mécanismes du nazisme à ses élèves, Ben Ross, professeur d'histoire, crée
un mouvement expérimental au slogan fort : " La Force par la Discipline,
la Force par la Communauté, la Force par l'Action. " En l'espace de
quelques jours, l'atmosphère du paisible lycée californien se transforme en
microcosme totalitaire : avec une docilité effrayante, les élèves abandonnent
leur libre arbitre pour répondre aux ordres de leur nouveau leader, lui-même
totalement pris par son personnage. Quel choc pourra être assez violent pour
réveiller leurs consciences et mettre fin à la démonstration ?
Dans le roman La vague,
l’écrivain américain Todd Strasser expose un fait réel : l’expérience
qu’un jeune professeur d’Histoire mena avec l’une de ses classes de Terminale,
sur la force de coalition que génère un groupe sur l’individu et son
libre-arbitre.
En effet, en 1967, dans un lycée californien, le jeune enseignant Ron Jones tente
d’expliquer le nazisme et le génocide à ses élèves. Il leur passe un
documentaire sur les camps d’extermination, soumettant ses élèves à l’horreur
des images de la solution finale, et à l’horreur de la réalité
historique : la barbarie, le mal à l’état pur, exprimés dans une
systématisation de la mort, de la torture et de la souffrance.
La réaction de ses élèves n’est pas différente de
toutes les réactions des jeunes qui découvrent pour la première fois cette
terrible réalité : les questions les assaillent. Les Allemands
étaient-ils au courant de la solution finale ? Etaient-ils au courant de
l’existence des camps ? Pourquoi n’ont-ils rien dit ? Pourquoi
n’ont-ils rien fait ? Comment ont-ils pu nier avoir été au courant ?
Autant de questions auxquelles un professeur doit systématiquement faire face
quand il aborde ce point du programme avec ses élèves. Qu’ils soient au collège
ou au lycée.
Et Ron Jones, (nommé Ben Ross par l’auteur du
livre) a alors eu l’idée de mettre ses élèves en situation pour leur faire
toucher du doigt, à défaut de comprendre, la force puissante du groupe sur
l’individu et les amener peut-être ainsi à mieux appréhender la notion de
régime totalitaire. Mais ce qui ne devait durer qu’une seule journée va
totalement échapper au contrôle de l’enseignant, et le mouvement ainsi créé,
« La troisième vague », va dépasser son concepteur et conduire les
élèves dans la direction opposée à celle qu’envisageait leur enseignant.
Ce court livre, qui se lit en deux heures compte
tenu de sa brièveté, a suscité en moi plusieurs interrogations, et
diverses réactions. Mais une chose est sûre, le récit est assez troublant pour
ne pas laisser indifférent…
D’un point de vue strictement factuel, quand je
repense à l’enracinement réel de cette histoire, je me sens très mal à
l’aise. En tant qu’enseignante moi-même –même si ce n’est pas
d’Histoire-Géo-, je trouve que l’initiative du professeur était d’emblée extrêmement
dangereuse et ambitieuse. Passer par la simulation et le jeu pour faire passer
des notions, quoi de plus normal pour un enseignant. La conceptualisation est
ce qui fait le plus souvent défaut aux jeunes, et la démarche empirique et
immersive permet bien souvent une réussite pédagogique rapide et efficace. Si
tant est que l’on prenne certaines précautions d’usage… Selon moi, rien que l’idée
d’aborder le nazisme ou le fascisme par l’expérience relève d’un manque de
discernement assez étonnant de la part d’un adulte. On sait tous que la Shoah,
même si elle terrifie, fascine aussi un certain nombre de jeunes esprits. Ils
savent qu’on leur inculque que ce qui s’est passé, qu’on dénonce le Mal dans
son horreur la plus absolue. Mais c’est ce même Mal qui souvent les fascine.
Parce qu’il s’accompagne bien souvent du pouvoir et de la force.
En ce sens, la démarche d’approche d’un tel
phénomène par l’expérience in situ me laisse un peu songeuse… Mais bon. Je parle là de ce qui s’est réellement
passé dans ce lycée californien en 1967, et j’ai peut-être beau jeu de juger à
mon tour les erreurs des autres a posteriori… D’autant que l’histoire en elle-même
repose sur des sources qui manquent parfois de fiabilité, et qui se trouvent
être la plupart du temps relativement incertaines. Si d’aucuns sont intéressés
d’ailleurs pas ce mouvement de la Troisième vague, et de la controverse qui
l’entoure, l’article de Wikipédia qui lui est consacré semble tout ce qui a de
plus étayé.
Toujours est-il que si ces événements ont
authentiquement eu lieu (tels décrits dans le roman, ou différemment), il était
effectivement dommage de ne pas en retirer également les leçons. Une manière
d’enfoncer le clou par rapport au Mal initial. C’est dans cette démarche que
Todd Strasser (alias Morton Rhue) a donc rédigé, et romancé, le compte-rendu de
cette expérience malheureuse aux Etats-Unis. Mais non pas à partir des notes de
Ron Jones, mais de l’adaptation en téléfilm qui avait été réalisée en 1981. (Du
coup, on se retrouve tout de même très loin du témoignage de première main,
hein…)
D’un point de vue strictement formel, il ne faut
pas s’attendre à un ouvrage de marqueterie fine… Le style est très aride, simpliste, dirais-je
presque. La police de caractère est énorme et on lit le récit très
rapidement. Le découpage des chapitres semble suivre l’ordre chronologique des
événements, qui tiennent place en quelques jours. Cependant, l’écriture est si
schématique parfois que l’on se sent un peu démuni face aux enchaînements
abrupts. Un livre en tout cas qui peut, de ce fait, être tout à fait abordé
par un jeune public, puisque rien dans le vocabulaire ou la construction ne
recherche l’élaboration…
Ainsi, je ne peux pas dire que j’ai pu m’attacher
aux personnages, qui apparaissent somme toute assez désincarnés. Ou ébauchés.
L’ensemble du roman apparaît parfois comme un long scénario préparatoire à un
film (alors qu’en fait il est le reflet d’une adaptation télévisée). La
psychologie est finalement plus que sommaire et c’est le point que j’ai trouvé
le plus dommageable pour renforcer encore le caractère éventuellement
didactique de l’ouvrage. Ce manque de profondeur dans les pensées des
jeunes qui peu à peu se laissent gagner par le mouvement, et –surtout-, par
l’enseignant qui se laisse griser par la réussite de son expérience, rend
l’ouvrage parfois trop lacunaire en détails.
Mais que faut-il retenir alors de cette Vague ?
J’avoue que je suis un peu embêtée à me poser cette question… La réaction
simple et naturelle serait de dire : « N’importe qui peut se laisser
embrigader dans un système totalitaire et déposer son libre-arbitre au profit
d’une identité collective envahissante ». Mouaif. Sauf qu’à mon avis c’est
plus compliqué que ça.
Que l’expérience ait fonctionné, et même plus que
bien fonctionné, auprès de lycéens, il n’y a pour moi aucun mystère
là-dessous : la jeunesse est ce qu’il y a de plus malléable et de plus
façonnable, et Hitler l’avait justement bien compris avec ses Jeunesses
hitlériennes… Encore aujourd’hui, quels meilleurs soldats que ces enfants que
l’on enrôle dans des luttes de guérilla ? Par conséquent, rien de plus
facile pour un enseignant –surtout s’il est jeune et populaire comme semblait
l’être Ben Ross-, que d’user (d’abuser ?) de son influence, en profitant notamment
du rapport de force inégal qui existe entre lui et ses élèves ? Le jeune
aime faire plaisir à l’adulte référent, qu’il peut aller jusqu’à admirer et
prendre en modèle. Les jeunes trouvent une émulation certaine au sentiment
d’appartenance forte à un groupe et ne voit pas le mal à jouer les moutons de
Panurge. Les jeunes aiment secrètement créer un clivage manichéen entre
ceux qui sont in et ceux qui sont out, ceux qui relèvent de la
moitié reconnue et considérée de l’établissement, et ceux qui relèvent de
l’autre moitié, celle des loosers et des laissés-pou-comptes. D’ailleurs, il
n’y a qu’à regarder les dernières productions de films Disney : une
comédie musicale comme celle High School Musical joue énormément sur cette
dichotomie juvénile et propose la danse collective comme alternative harmonique…
Dansons tous, accordons nos pas les uns sur les autres et nous vivrons tous
ensemble dans le meilleurs des mondes… C’est bien du Disney, ça… Mais bref, je
m’égare.
Les hommes aiment se conformer à une certaine
« normalité » et a fortiori encore plus les jeunes. Ça me rappelle
d’ailleurs un passage du Cercle des Poètes Disparus, où Keating tente de
démontrer à sa classe les dangers du conformisme en les faisant marcher dans une
cour de l’école. Il demande à trois élèves de marcher et presque
immédiatement, les trois jeunes hommes se mettent à marcher d’un pas militaire.
Et ceux qui sont restés les observer de battre la mesure en cadence en
applaudissant… Keating leur fait alors remarquer qu’ils se sont jetés dans le
conformisme, et que rien ne vaut de choisir sa propre façon de marcher. Ou de
trouver sa propre voie. Ce que fera le jeune Charlie Dalton en restant adossé à
une colonne et en répondant à Keating qui s’interroge sur sa posture « qu’il
fait valoir son droit à l’immobilité »… En ce sens d’ailleurs, le professeur de la
Vague est l’anti-Keating puisqu’il pousse ses élèves dans la direction de
l’idéologie de groupe formatée.
Par conséquent, le livre, et l’histoire qu’il
relate, m’ont tout de même mise très mal à l’aise parce que j’ai du mal à
saisir comment l’enseignant n’a pas pu appréhender la dangerosité du système
dans lequel il plongeait ses élèves. Et même pire, l’enseignant est
présenté comme se laissant complètement pénétrer par la simulation qu’il a
lui-même engagé. Se laissant griser par le pouvoir. Se sentant totalement à
l’aise dans sa position de leader. De nouveau Führer… Et c’est là où ça fait
vraiment peur… D’ailleurs, le mystère qui entoure finalement les conditions
réelles de la réalisation de cette expérience laissent à penser que
l’enseignant avait non seulement une part de responsabilité mais en plus avait
trouvé là matière à jouir encore plus d’un pouvoir que l’on possède déjà en
tant qu’enseignant.
Ce qui m’a le plus choquée, c’est la manière
dont il met fin à l’expérience. L’urgence de la situation le met au pied du
mur et les instances administratives du lycée lui enjoignent de mettre un terme
au phénomène qui a pris totalement possession des jeunes esprits. Sans vouloir
dévoiler à ceux qui n’auraient pas lu le livre cet aboutissement, je peux au moins
dire que j’ai eu la nette impression que l’enseignant en « mettait plein
la tête » aux élèves, leur laissant penser qu’ils sont responsables de la
dérive de l’expérience que LUI avait mise en place. La responsabilité ne leur
incombe en RIEN selon moi ! Certes, il avoue qu’il est fautif, mais il
leur demande de tirer les leçons d’une simulation qu’il a lui-même conçue, et
dans laquelle il a lui-même impliqué ses élèves. Et sans, semble-t-il, les
prévenir de ce qu’il tentait de faire ! Sans présentation claire des
objectifs, comment faire comprendre aux élèves ce que l’on attend d’eux ?
Certes, je reconnais que du même coup, l’évolution de phénomène n’aurait
peut-être pas été tel, mais était-ce vraiment la peine ?
Bref, c’est tout de même assez terrifiant. Et très
perturbant.
Tout comme l’est le film, que j’ai vu dans la foulée aujourd’hui.
(Ys ! J’ai réussi à trouver une petite salle de ciné qui le passait encore
en VO ! ^^)
La fin en est d’ailleurs très différente car le
scénario opte pour un dénouement coup-de-poing qui ferme totalement toute
velléité d’exposition de « bons côtés » à l’alternative fascisante
d’une telle expérience….
J’ai trouvé que c’était une bonne adaptation au
roman, et d’autant plus percutante que l’action se situe non pas aux Etats-Unis
mais en Allemagne. L’Allemagne contemporaine où les jeunes portent encore le
poids des erreurs de leurs aïeuls, qu’ils aient été ou non nazis, et qui
souhaiteraient quelque part qu’on ne leur impose pas un devoir de culpabilité
en lieu et place d’un devoir de mémoire.
Dans le cadre d’une semaine thématique, les élèves
ont le choix d’un atelier « Anarchie » ou « Autocratie ».
C’est ce dernier qu’anime le professeur Rainer Wenger. Un prof un peu
particulier, à l’instar du réel Ron Jones.
Le système éducatif allemand est d’ailleurs bien
mis en avant : tutoiement des profs par les élèves, apport de boissons et
nourritures en cours etc.
La trame du roman est reprise, respectant la
chronologie des événements en 5 jours. L’ambiance est parfaitement rendue. Même
mieux que dans le roman je trouve. L’image rajoute un poids au malaise que l’on
ressent quand on commence à percevoir dans la simulation les prémisses d’un
microcosme totalitaire : chemise blanche et jean pour tout le monde,
conditionnement à sentir, ressentir, créer et perpétuer l’esprit de groupe,
logo-symbole à impact imparable, signe de reconnaissance en matière de salut…
Brrr… j’avoue que certaines scènes font franchement froid dans le dos… Ces
élèves qui avaient ouvert la première séance en affirmant qu’il serait
impossible qu’un système totalitaire puisse de nouveau voir le jour en
Allemagne sombre avec une rapidité étonnante du côté le plus sombre de leur
Histoire nationale, reprenant à leur niveau et dans leur environnement adolescent
tous les codes et les buts que se fixe une cellule fasciste…
Même si j’ai trouvé que la fin était sans doute
presque trop brutale, l’enseignant s’implique néanmoins complètement dans la
responsabilité de ce qui est arrivé. Il prononce sans cesse un
« nous » collectif qui ne dédouane pas les élèves, qui ont souvent
pris des initiatives spontanément, mais qui l’inclue au contraire personnellement
en tant qu’adulte référent n’ayant pas su lui-même trouver les limites de cette
simulation.
D’un point de vue sociologique, je ne sais pas si
un phénomène d’une telle ampleur aurait pu réellement s’épanouir sur un laps de
temps aussi court, mais ça ne me semble pas impossible, compte tenu de la
volonté des adolescents de désirer ardemment la reconnaissance au sein d’un
groupe. Quand, en plus, le projet semble cautionné par un prof et une administration
scolaire… Comment voir le Mal qui s’y niche ?
J’ai vraiment été très intéressée par cette
histoire. L’histoire réelle,
la version romancée de Todd Strasser, et le film de Dennis Gansel. Le livre,
selon le site officiel du film (très bien fait au passage. Clair et concis),
est d’ailleurs au programme des écoles allemandes.
C’est troublant. Perturbant. Certainement pas
innocent. Et franchement flippant.
L’attrait du groupe et de la force qui en émane est
forcément fascinante. Et même avec les meilleures intentions du monde, il est
dur de résister à la puissance dévastatrice d’un système totalitaire, même
réduit à l’état de microcosme scolaire…
Et si certains d’entre vous sont intéressés par
l’une des dimensions les moins connues du troisième Reich, à savoir la
manipulation des esprits par les procédés linguistiques, le prof d’Histoire
avec qui je vis vous conseille l’excellent ouvrage de Victor Klemperer, LTI, La
Langue du IIIème Reich. ;)
Et Ys vient de voir
le film elle aussi. Elle en parle ICI.
Et je ne me souviens plus de qui l'a lu récemment parmi vous (honte à moi ! Et l'ami goog** ne m'aide pas !) alors n'hésitez pas à vous signaler dans les commentaires !
26 avril 2009
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates, de Mary-Ann Shaffer
et Annie Barrows (Nil Editions, 391 pages). Terminé le 26 avril 2009.
Genre : roman
Avis : 5/5
RESUME EDITEUR : Janvier 1946. Londres se relève douloureusement des drames
de la Seconde Guerre mondiale et Juliet, jeune écrivaine anglaise, est à la
recherche du sujet de son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la
lettre d'un inconnu, un natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil
de ses échanges avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre son monde et
celui de ses amis - un monde insoupçonné, délicieusement excentrique. Celui
d'un club de lecture créé pendant la guerre pour échapper aux foudres d'une
patrouille allemande un soir où, bravant le couvre-feu, ses membres venaient de
déguster un cochon grillé (et une tourte aux épluchures de patates...) délices
bien évidemment strictement prohibés par l'occupant. Jamais à court
d'imagination, le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates
déborde de charme, de drôlerie, de tendresse, d'humanité Juliet est conquise.
Peu à peu, elle élargit sa correspondance avec plusieurs membres du Cercle et
même d'autres habitants de Guernesey , découvrant l'histoire de l'île, les
goûts (littéraires et autres) de chacun, l'impact de l'Occupation allemande sur
leurs vies... Jusqu'au jour où elle comprend qu'elle tient avec le Cercle le
sujet de son prochain roman. Alors elle répond à l'invitation chaleureuse de
ses nouveaux amis et se rend à Guernesey. Ce qu'elle va trouver là-bas changera
sa vie à jamais.
Il existe des livres comme ça, qui se lisent comme
on déguste une part de tarte : une lecture à la fois fraîche, fruitée
et savoureuse. J’ai lu ce Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates d’une seule traite, tant il est difficile de résister au charme
fou de ce livre une fois qu’on l’a commencé !
Juliet Ashton fait la promotion de son livre au
sortir de la guerre. Mais un livre qui lui a jadis appartenu, Les essais
d’Elia, morceaux choisis, de Charles Lamb, va atterrir par le plus grand
des hasards entre les mains d’un îlien de Guernesey, un certain Dawsey Adams, et
devenir le point de départ d’une correspondance nourrie.
« Peut-être les livres possèdent-ils un
instinct de préservation secret qui les guide jusqu’à leur lecteur idéal », se demande Juliet en répondant la première
fois à Dawsey Adams. « Il serait délicieux que ce soit le cas »,
ajoute-t-elle. Eh bien non seulement le livre, dans cette histoire, possèdera
un instinct de préservation secret, mais il sera aussi le lien qui permettra à
une communauté de se regrouper, se découvrir, de nouer plus fort leurs relations, et à certains de ses membres de se trouver peut-être
tout simplement.
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates est un roman épistolaire pétillant,
attendrissant, poétique et profondément délicat.
Tous les personnages évoqués en filigrane de ces
lettres sont extrêmement attachants et je me demande même qui peut
résister aux lubies fantasques d’une Isola Pribby, à la naïveté coquine de Kit,
à la sensibilité timide de Dawsey, à la gravité rassurante d’Eben, ou encore à
la peine dissimulée mais émouvante de John Booker ?
La communauté décrite dans ce roman possède une
force de vie extraordinaire et j’ai rarement rencontré personnages plus
forts et plus touchants que ceux de ce cercle littéraire si particulier. Au
cours de ces presque 400 pages, on s’immerge totalement dans l’ambiance qui
vibre autour de ces îliens, et l’on plonge avec eux dans leur vie à la fois si
banale et si extraordinaire.
Je rêve de visiter les îles anglo-normandes depuis
des années, mais là, j’en ai encore plus envie. Même si je suppose que l’île
sera loin d’être celle décrite dans le roman, il y a une telle poésie dans
la description des paysages et des habitudes sur l’île que je ne doute pas
que quelques traces de cette magie des lieux soit encore préservée dans quelque
champ fleuri ou sur quelque chemin à travers lande…
L’humour – un humour tendre là aussi- s’infiltre un peu partout et entoure ces lettres
d’une douceur de vie qui apaisera peu à peu Juliet, quand, dans la deuxième
partie du roman, elle viendra sur l’île pour rencontrer ces personnes avec qui
elle a d’abord commencé à correspondre. Et pourtant, la gravité de deux des
sujets évoqués dans le livre ne favorise pas d’emblée
l’amusement puisqu’il s’agit de l’occupation allemande et de la « disparition »
de "l'inventrice" du Cercle, Elizabeth McKenna.
L’occupation allemande est évoquée à de nombreuses
reprises puisque Juliet imagine très rapidement qu’elle pourrait écrire un
livre sur ce sujet. Des anecdotes, de la plus terrifiante à la plus amusante,
viennent parsemer les lettres que Juliet reçoit tour à tour de ses nouveaux
amis. On apprend ainsi ce que fut l’occupation allemande pour la petite
communauté de Guernesey (et de ce qu’elle fut aussi probablement en France,
dont les côtes sont toutes proches…).
Et puis, il y a l’Absente. Celle dont on
parle tout au long du roman et qui n’est pas là, car les Allemands l’ont
envoyée en camp : Elizabeth. Mais sa présence est d’autant plus forte
entre les membres du cercle qu’elle est à l’origine de la création de ce
dernier et qu’elle est le pilier de la petite communauté. Personnage ô
combien émouvant que celui d’Elizabeth. On brûle avec Juliet de la rencontrer,
de pouvoir la voir évoluer vraiment, tant le portrait que ses amis brossent
d’elle en fait déjà une femme particulière et étonnante.
Et puis, il y a bien sûr les livres. Ces
livres qui vont rapprocher ces êtres qu’un cochon rôti avaient d’abord réunis.
Ces livres qui vont se glisser entre les mains d’improbables lecteurs et donner
à tous leçon de courage et de détermination face à l'occupant nazi. Ces
livres qui vont ouvrir certains esprits obtus -ou simplement ébauchés -, à la
profondeur des mots et au poids de la pensée. Ces livres qui vont ouvrir des
horizons renouvellés et éclairer pour certains la vie d’un jour plus doux.
Même si parfois il n’est mention de certains
écrivains qu’en une phrase ou deux, ce roman est un hymne à la lecture. Un
hymne que l’on fredonne comme un Chant des Partisans que l’on
sifflerait. Un hymne à la liberté de penser, la seule qu’on ne puisse pas
enlever. Et à la liberté de lire, tout simplement, en toute impunité.
Je me suis attachée étonnamment vite à
ses personnages hauts en couleurs, et je pense qu’il va me falloir un
certain temps avant de me plonger dans un autre livre. L’univers créé par Mary
Ann Shaffer est d’une telle puissance d’évocation que l’on a l’impression en
refermant le livre qu’il nous aurait suffi de vivre à cette époque pour les
connaître nous aussi. Même en quelques mots, en quelques câbles télégraphiés,
on est capables par exemple de ressentir une antipathie forte (presque viscérale
pour moi) pour Mark Reynolds (infect, ce bonhomme…) ou l'odieuse Adelaide Addison. On est capable de partager
les exubérances d’Isola. On est capable de se voiler le cœur pour préserver
celui de Dawsey. On est capables de saisir toute l’ampleur de la tendresse de
Sydney pour Juliet. On vit avec eux, tout simplement.
Bref, je crois que je rends très mal compte ce que
j’ai ressenti de cette lecture, parce que c’est toujours plus difficile de
parler des livres qu’on a adoré que de ceux que l’on a détesté… J’ai
l’impression de ne pas parvenir à traduire le flot d’émotions qui m’a traversée
à la lecture de ce roman. Juste cette impression comme je le disais en
ouverture, d’avoir lu ce livre comme on goûte une part de tarte : c’était
frais, fruité, savoureux. Mais aussi trop vite avalé. On en aurait bien
repris un peu, de ce Cercle littéraire d’amateurs d’épluchures de patates,
non ? Moi oui.
A noter enfin que le livre a été écrit par Mary Ann Shaffer, ancienne bibliothécaire et
libraire, et qu’elle a été aidée dans cette entreprise par sa nièce, Annie
Barrows. Malheureusement, elle est décédée en février 2008, avant de connaître le succès
retentissant de son roman…
PS : vous êtes si nombreux à avoir lu le livre
que je n’ai pas eu le courage de tous vous recenser ! si vous voulez
signaler votre billet en lien dans les commentaires, n’hésitez pas !
Sur ce lien, vous trouverez une page relative à l’occupation allemande des îles anglo-normandes : http://www.uk-us.org/channeloccupation.htm
22 avril 2009
Morsure
Morsure, de Kelley Armstrong (Bragelonne, 431 pages). Terminé le 21 avril 2009.
Genre : roman
Avis : 3/5
RESUME
EDITEUR : Un voyage excitant
à la frontière de la sauvagerie et de la féminité. Elena se coule hors de son
lit, prenant bien soin de ne pas réveiller son compagnon. Il ne supporte pas
qu'elle disparaisse comme ça au beau milieu de la nuit. Quelle femme normale
pourrait avoir tant besoin de retrouver la solitude des rues sombres et mal
famées de la ville ? L'énergie contenue déchire ses muscles - elle ne peut plus
attendre. Elle se glisse dans une ruelle, ôte ses vêtements et se prépare à la
Mutation... Elena fait tout ce qu'elle peut pour être normale. Elle hait sa
force, sa sauvagerie, sa faim, son désir, ses instincts de chasseuse et de
tueuse. Elle aimerait avoir un mari, des enfants... et même une belle-mère. En
tout cas, c'est ce qu'elle voudrait croire. Et voilà que la Meute a besoin
d'elle. Cette Meute qu'elle chérit et déteste tout à la fois est la cible d'une
bande de déviants sans pitié. Ils mettent l'existence de la Meute en danger,
enfreignant les lois du clan. La loyauté du sang ne se discute pas. Et au cours
de son combat, Elena découvrira sa vraie nature... Découvrez l'imagination
stupéfiante de la nouvelle reine du frisson !
Aaaah, se dit Anne - qui m’a gentiment fait
parvenir ce livre- , voici enfin le commentaire de Morsure !
Et surtout LA réponse qu’elle attend impatiemment : suis-je devenue
accro à Clayton ? Eh bien… nan (tu me connais bien, décidément,
Anne ! ^^). Je n’ai pas succombé au charme animal de Clay (je n’avais pas
craqué pour Jacob. Je ne craque pas pour Clay. D’une logique imparable.) Je
le trouve trop nombriliste, brut de décoffrage, et… et je ne sais pas. C’est
indéfinissable !
Bon, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il
est drôlement hot ! Il y a des passages assez torrides dans ce
bouquin… ^^ Mais non. J’ai (un peu) résisté à son odeur musquée ! :
))
Pour mon impression globale, j’ai mis un grand
3/5 (ou un petit 4/5 selon que vous voyez le verre à moitié plein ou le
verre à moitié vide…) parce qu’on ne peut pas dire en effet que ce soit le
chef-d’œuvre du siècle. Il y a même certains passages de traque des cabots
qui parvenaient à m’ennuyer. Parce qu’il faut bien le dire, l’intérêt de ce
livre est de savoir si Elena va craquer pour Clay. Ou pas.
En parlant de cette Elena, elle n’est pas non plus
un personnage que j’ai vraiment apprécié. Elle est tout aussi nombriliste que
Clay, se pose un millier de questions inutiles, joue la mijaurée alors qu’elle
ne rêve que d’une chose, et est du genre à dire « je suis un super canon,
mais ce n’est pas de ma faute » d’un air faussement ingénu… Bref, très
agaçante la fille. (Comment ça, on peut aussi imaginer qu’on développe
cette relation avec elle parce qu’on aimerait être à sa place dans les bras de
Clay ??? Mouaif. Possible. Mais je l’avoue du bout des lèvres…)
L’histoire en elle-même n’est pas d’une originalité
folle même si l’univers des Loups-Garous est
assez sympa à découvrir. Mais on passe un bon moment de lecture, sans prise de
tête. Parfait pour les vacances et déconnecter ses neurones.
Bon, faut être honnête, faut pas avoir peur
d’attraper des coups de chaud de temps en temps, hein… Prévoyez les sels,
si vous craquez pour Clay…
Dis Anne, est-ce que ça t’étonne si je te dis que
mon cœur portait bien plus vers Jérémy ? Je suis sûre que non ! ^^
Enfin bref, Morsure est loin d’être le
remède imparable contre le sevrage post-Jacob twilightien, mais ça se laisse
lire, indéniablement. Et puis au moins, on peut être sûre que Kelley Armstrong
n’est pas mormone, avec les scènes aussi sensuelles et spicy que l’on trouve
dans ces pages. : ))
16 avril 2009
Déjà ? Le temps passe vite...
Le temps passe vite, oui… Le 17 avril 2006, je créais
mon blog. Sur une autre plateforme que celle-ci, où j’ai écrit 123 billets,
avant de jeter l’éponge à cause de soucis avec l’interface d’administration.
Et puis j’ai eu une période où je me suis fait plus
que rare sur le net en raison d’un déménagement à la campagne. Parce que, comme
tout le monde le sait, avoir une maison à la campagne, c’est super pour tout un
tas de trucs. Le calme, la verdure… Oui. C’est super pour tout un tas de trucs.
Sauf pour internet… :( Je ne sais plus combien de temps je suis
restée sans internet, mais j’ai eu l’impression que ça avait duré une
éteeeernité ! Et le pire ? Je ne me suis même pas
désintoxiquée ! :)
Après un petit retour sur l’ancienne plateforme, le
09 août 2008, j’intégrai ces nouveaux murs.
Ma petite page netvibes perso où se battaient en
duel 3 ou 4 blogs de lectures a, depuis, subi une mutation diabolique puisque
je suis de près pas loin de 95 blogs !!! Bon, je dois être franche, je
n’ai pas le temps d’aller sur tous les blogs tous les soirs, hein… Mais
j’essaie de me tenir au courant le plus souvent possible… Parce que c’est
chez vous toutes (tous ? j’ai l’impression qu’il n’y a que des filles !
^^) que je puise pas mal de mes idées de lectures… « Grâce » à
vous aussi que ma mini-PAL, dont j’étais si fière, a –au moins- triplé de
volume… (là, je ne sais pas si je dois vous remercier ! ^^)
Enfin bref, l’univers de la blogosphère de lecture
est certes virtuel, mais il est chaleureux et plein de rencontres fabuleuses…
Alors à vous tous qui passez par ici, qui prenez le
temps de me lire, qui laissez des commentaires, qui me prêtez des dvd ou des
livres, je vous dis tout simplement mais très sincèrement… merkiiii !
14 avril 2009
La rose écarlate tome 5
La rose écarlate, tome 5 : Je serai toujours
avec toi, de Patricia Lyfoung
(Delcourt, 47 pages). Terminé le 11
avril 2009.
Genre : BD
Avis : 4/5
Nouveau tome de La Rose écarlate ! J’ai lu il y a peu les 4 premiers, de sorte que
mes souvenirs étaient encore assez frais.
Nous voilà en Turquie, et en Cappadoce
particulièrement. Décor soigné, dessins somptueux pour certains,
Patricia Lyfoung nous live là un album aussi éclatant que les premiers
au niveau esthétique.
En ce qui concerne l’histoire en revanche, j’ai
tendance à penser que nous sommes là dans un tome de transition. Peu
d’événements ont lieu, au final, même si l’on apprend beaucoup de choses
sur l’ascendance de la Rose écarlate… Les personnages semblent avoir mûri, ils
ont même un peu perdu de leur jeunesse de trait, me semble-t-il…
Le voile commence donc à se lever sur les liens
familiaux de l’héroïne, mais en ce qui concerne le fil rouge de
l’histoire, cette étrange découverte du père de la jeune fille… rien de
plus… Le mystère reste entier et il va falloir patienter encore un an
pour avoir la suite… Bouhouhou… C’est toujours la même chose avec les BD :
on met 30 minutes à les lire, et on doit
patienter 12 mois avant de lire la suite…
13 avril 2009
Dracula, encore et toujours...
Il y a peu, je refermais les pages du seul et
unique Dracula, celui de l’écrivain irlandais Bram Stoker (ci-contre). Lecture
fondamentale s’il en est pour qui se targue d’être mordue de vampires
depuis la découverte du clan Cullen il y a maintenant 3 ans. Du coup, la lecture de Stoker
m’avait donné envie de regarder à nouveau le Dracula de Coppola, ce que
j’ai fait il y a maintenant une quinzaine de jours. Mais quand j’ai évoqué
cette adaptation du mythique buveur de sang, Ys m’avait fait remarquer que THE
adaptation était pour elle celle de Tod Browning de 1931. Je l’ai donc
visionnée aussi, et je vais essayer de faire un petit topo de ce que j’ai aimé,
moins aimé, retenu, et ce qu’il vaut mieux oublier…
Commençons par le film de Coppola. Si vous
voulez un excellent pitch, rendez-vous sur le blog de Neph qui vient
justement de publier un article sur le film. Très bon résumé à la manière de
« c’est l’histoire d’un gars » de Coluche… ^^ Vraiment, n’hésitez pas
à cliquer sur le lien, ça vaut le détour (et ça m’évite en plus de devoir tout
raconter à nouveau ! :) )
Alors, alors… que dire sur cette version ? …
Eh bien, pour être franche, j’aime beaucoup. Oh, bien sûr, il y a tout
un tas de défauts complètement rédhibitoires, quand j’y pense bien, mais
quand je n’envisage l’adaptation que sous la forme vague d’un ensemble,
je dois dire que ça m’évoque un bon souvenir.
J’ai tout particulièrement aimé le fait que par
rapport au roman, le scénario du film tente réellement de reprendre les moments
importants de l’histoire. Comme toute adaptation, elle n’envisage pas le roman
intégralement et dans le respect des moindres détails, mais j’ai trouvé que l’ensemble
demeurait tout de même relativement fidèle à l’esprit de Stoker. La trame
narrative est presque identique, les personnages présents dans le roman le sont
presque tous dans le film et les lieux évoqués dans le livre le sont aussi dans
l’adaptation. Bref, de prime abord, Coppola a su rendre hommage au maître
tout en affirmant son originalité de distanciation obligée.
Le casting est pour moi très bon : Winona Rider fait une parfaite Mina un
peu nunuche, à l’instar du livre, Jonathan Harker/Keanu Reeves est un jeune
clerc sans expérience, un col-blanc à peine dégrossi et sorti de
l’adolescence, Hopkins campe un excellent Van Helsing, un peu jeté
mais parfaitement entraîné à mater les phénomènes surnaturels. Enfin, Gary
Oldman incarne pour moi un Dracula irréprochable (mais là, je cesse d’être
objective puisque j’ai une affection toute particulière pour cet acteur depuis
déjà de longues années… Neph, preuve de mon manque total d’objectivité ?
J’aime même ses ridicules petites lunettes violettes et son costume impeccable
de parfait dandy londonien à la Depp… ^^)
Dans sa réalisation même et son aspect technique,
je trouve que ce film est un petit bijou : les plans sont extrêmement
esthétiques, outrageusement travaillés parfois, en partant de la couleur
jusqu’aux effets spéciaux et en passant par la bande originale du film dont je
suis fan (cette musique lancinante qui marque les élans des cœurs de Gary
Oldman et Winona Rider qui se cherchent… Pfff… j’suis une indécrottable
romantique…). C’est peut-être d’ailleurs cette composition artistique très
« Coppola » qui fait dire à Ys qu’elle trouve le film par trop
« baroque ». Et même si, je le répète, j’ai bien aimé le film
dans l’ensemble, je ne serais pas loin non plus de lui accoler ce même adjectif
pour le caractériser au plus près, sans forcément y voir une teinte trop
péjorative.
En revanche, le film comporte un certains nombre
de défauts qui m’ont tout de même sérieusement agacée… Commençons par la
permanente présence d’une sensualité débridée tout au long du film. Et
encore, je parle de sensualité, mais je crois que cela va encore plus loin que
ça. La mythologie vampirique accorde une importance non négligeable à la
sensualité et à l’érotisation. Mais là, le corps, dans ses besoins et ses
désirs, est animalisé et sexualisé inutilement. C’était dans l’air du
temps –et ça l’est toujours-, d’exhiber la sexualité comme une bête intérieure
que l’on ne cesse de dompter, ou au contraire, auquel on est fier de succomber.
Toujours la bataille du tout répressif opposé au tout laxiste. Mais
honnêtement, cela rajoute-t-il quelque chose à l’histoire ? Non. Rien du
tout. Comme on le verra avec la version de Tod Browing, la sensualité exprimée
par les vampires n’est jamais très loin. Mais là, dans cette version, c’est
trop. Le summun du too much tombant dans le ridicule étant atteint selon moi
lors de la scène où Lucy est livrée aux assauts bestiaux de Dracula, étrangement
transformé pour l’occasion en lycanthrope hors-de-propos (fantaisie dont le
choix n’est pas innocent en soi si l’on repense à la sexualité animalisée qu’on
évoquait plus haut… ) La pauvre Lucy est d’ailleurs rabaissée au rang de
vulgaire allumeuse qui au final n’a que ce qu’elle mérite puisqu’elle finira
par rejoindre le Prince des Ténèbres et son sérail de goules perfides et
perverses. Bref, le mieux est l’ennemi du bien, et en voulant rendre trop
apparent l’érotisation de la mythologie vampirique, Coppola n’a pas su,
selon moi, éviter l’écueil de la sexualisation vulgaire de l’histoire.
Le deuxième défaut, si l’on se place du point de
vue d’un strict respect de l’intrigue de Stoker est cette histoire d’amour
entre Mina et Dracula, qui est totalement absente du roman. De prime abord,
c’est aussi très choquant, cette adjonction. Très hollywoodien et donc très
inutile. J’en conviens.
Mais mon cœur est un vrai puits à bluettes,
et depuis la première fois où j’ai vu ce film, quand j’étais ado, je n’ai pu
résister à cette histoire d’amûûûûr… Je retire donc un sentiment très
étrange qui veut que je me dise : « Tout de même ! Coppola
est très loin de respecter l’esprit de Stoker dans cette adaptation ! »
et que je parvienne à penser dans le même temps «[mode deux neurones
ON] « Rhô, lâ, lâ… Un amour intemporel comme ça… qu’est-ce
que c’est bôôôô… [mode deux neurones OFF] ». J’en arrive donc à
reconnaître un certain talent de fabuliste à Coppola, qui a su greffer
habilement cette romance (allez, ne soyons pas bégueules, et
reconnaissons-le : c’est une adjonction qui trouve sa place aussi facilement que si elle avait toujours été
présente…) à l’histoire originale rédigée par Stoker…
Du coup, je reviens à ce que je disais au début, je
finis, malgré tous les défauts visibles de cette adaptation, à en retirer un
sentiment à la fois brillant et poignant. Les qualités masquent les défauts
avec élégance et finesse, de sorte que l’effet global s’imprime en tête comme
un film « sympa et plutôt réussi ». Même si le côté sexy vulgaire m’a
énervée au plus haut point…
Le renversement des sentiments que provoque ce
comte Dracula presque humain, dont les larmes atteignent le cœur de Mina et des
spectateurs, a de quoi faire hurler les puristes et le chevronnés gothiques,
mais j’aime assez cette audacieuse idée qui fait de l’être le plus vil, un
humain sacrifié sur l’autel de la religion, rendu fou de douleur par la perte
de son amour éternel…
Que dire alors de la version de 1931 de Tod
Browning ? Je ne crois pas
avoir vu avant cette adaptation en entier, même si des extraits m’étaient tout de
même très familiers. Dans le rôle titre de Dracula, l’acteur hongrois Bela
Lugosi et son accent particulier, aux consonances très
« transylvaniennes »… J’ai beaucoup aimé découvrir cette adaptation car
je me suis revue, quand ma mère enregistrait les vieux films du « Cinéma
de minuit » et qu’on se les regardait le dimanche suivant en séance de
rattrapage. Indubitablement, c’est une version à voir, ne serait-ce que pour
Bela Lugosi. C’est le genre de film qui fait partie du patrimoine
cinématographique et culturel.
Mais cette version n’est pas pour moi non plus
satisfaisante et les quelques défauts que j’ai pu y relever ne m’ont pas
permis de l’élever plus haut que la version de Coppola (mais peut-on comparer
des films qui n’ont pas vu le jour à la même époque et dans les mêmes
conditions ? Rien n’est moins sûr…). Ainsi, la première chose à m’avoir
heurtée est la situation temporelle de cette adaptation : les années
1920/1930…
Les filles avec les robes un peu années-folles, et les hommes en
feutre et costumes de flanelle, c’est pour le moins… inattendu !
On pourra aussi trouver les décors très kitsch :
toiles d’araignées géantes (les toiles. Et les araignées aussi, remarque…),
escalier monumentaux en carton pâte, herses médiévales, candélabres factices
et, le must, chauve-souris automate. Bon, ce n’est pas gentil de se moquer. En
1931, on fait avec les moyens du bord.
La réalisation est en fait très théâtralisée.
A la limite de la lenteur des films muets qui précèdent l’émergence de ce
nouveau cinéma parlant. Le côté silencieux des scènes, même celle où le
suspense est à son comble, renforce ce côté « vieux film ». De même,
la gestuelle de Bela Lugosi est tout bonnement surprenante et assez
bluffante. Aujourd’hui, on trouve ça surfait, exagéré, compassé. Mais la
décomposition des mouvements de ses mains, notamment, quand il les replie
pour en faire des appendices crochus, ou encore quand il soulève le couvercle de sa
caisse-cercueil, est assez hallucinante.
Bela Lugosi, dans son interprétation, fait du
personnage de Dracula un séducteur presque hypnotique. On est loin du
Nosferatu de Murnau (vu aussi dans ma jeunesse) qui renvoie à la pure tradition
démoniaque du vampire. Ici, le comte semble cultivé, riche et propre à inspirer
aux jeunes femmes les sentiments les plus vifs. Et pour en revenir à cette
sensualité propre à la mythologie des vampires, on la retrouve ici dans des
plans où le vampire s’approche du cou de ses victimes et les enveloppe derrière
sa cape comme pour masquer des ébats privés et initimes…
Cependant, si je reprends le fil de ma pensée, la
simplification de l’histoire de Stoker est encore plus prégnante ici que chez
Coppola : Mina est la fille de Seward (c’est quoi cette
hérésie ???), Harker est toujours aussi blanc-bec avec ses
pantalons
de golf. Limite ridicule quand il essaie de sauver Mina à la fin, et Van
Helsing fait un peu figure de professeur Foldingue. Exit en revanche Lord
Goldaming, Quincey ; Lucy quant à elle est toujours attirée par le
séduisant et mystérieux Comte. Il y a donc tout de même des invariables qui
évitent de perturber les schèmes inconscients implantés…
Reinfiel
prend en outre dans cette version une part extrêmement importante (trop ?). J’aurais
presque tendance à dire qu’avec Dracula, il est le deuxième héros de cette
adaptation. L’acteur qui l’incarne, Dwight Frye, est d’ailleurs excellentissime.
Tout est encore dans la théâtralisation mais il renvoie une vive folie avec
force conviction. Une vraie performance d'acteur qui m'a laissée admirative.
J’ai donc bien aimé cette adaptation, même
si, selon moi, elle ne propose pas non plus la vision la plus proche de
l’esprit de Stoker. Elle est aussi trop marquée dans l’époque de sa
réalisation. Ce qui en fait un excellent témoignage cinématographique plus
qu’une adaptation méritante. Sauf peut-être en ce qui concerne Bela Lugosi,
qui, selon le souhait de son épouse et de son fils, fut inhumé avec la cape du
célèbre vampire… ^^ Hanté jusqu’au bout par le personnage qu’il incarna au
théâtre puis au cinéma.
En résumé, deux films fort différents, difficiles
–voire impossible- à comparer tant ils n’ont pas été réalisés dans le même but.
Des prémices du film d’horreur au film à grand spectacle consommé, il y a tout
un monde. Plus de cinquante ans de l’évolution d’un personnage mythique…
Merci encore à toi Ys pour m’avoir fait découvrir
cette version de 1931 !

12 avril 2009
Le potager en carré
Le potager en carré, sa méthode et ses secrets, d’Anne-Marie Nagelsein (Eugen Ulmer, 167 pages).
Terminé le 04 mars 2009.
Genre : guide jardinage
Avis : 4/5
RESUME EDITEUR : À la fois beau et productif, le potager en
carrés est une méthode de culture originale qui permet de récolter des légumes
frais toute l'année sur peu d'espace. Rien d'étonnant à ce qu'il séduise de
plus en plus de jardiniers, car il conjugue de nombreux atouts : Il s'adapte
aux petites surfaces : idéal dans les petits jardins, sur une terrasse ou un
balcon. Il est esthétique : l'association de légumes, fleurs et plantes
aromatiques rappelle le charme des jardins du Moyen Âge, mais s'harmonise à
tous les styles, même contemporains. Il est productif : grâce à la rotation et
au suivi écologique des cultures, il permet de récolter régulièrement une
grande variété de légumes. Il est agréable à entretenir : les carrés,
accessibles de tous côtés, facilitent les travaux de jardinage. Il est
écologique : basé sur la rotation des cultures, l'utilisation de compost,
l'absence de traitements chimiques, l'accueil de la biodiversité, il permet de
récolter tout au long de l'année des légumes frais et sains. Il est ludique :
les enfants y trouvent un potager à leur mesure, et les adultes prennent du
plaisir à le paysager et à goûter ses saveurs.
Depuis que j’ai acheté ma maison, c’est-à-dire depuis 2 ans et demi
maintenant, je m’adonne au jardinage. Toute petite déjà, j’accompagnais mon
papa au jardin, et j’avais mon petit lopin où peu de choses, sinon des
mauvaises herbes, poussaient… ^^ Rien de mieux que passer des heures à l’air
libre, à gratouiller la terre, tailler des rosiers, planter des fleurs et… faire
un potager. Depuis l’an dernier, je me suis lancée dans la mini-production
de fruits et légumes. Pour le plaisir de les avoir fait pousser moi-même.
Pour le plaisir de les manger en se disant que c’est le fruit de mon travail.
Seulement voilà : je suis fan de jardinage,
mais je suis une aussi grosse fainéante. J’ai donc cherché l’an dernier
comment faire pour passer le moins de temps possible dans mon potager, tout en
pouvant recueillir de quoi se régaler de temps en temps. Et j’ai trouvé une
solution qui me convient : le potager en carré. C’est pratique,
peu gourmand en place et en eau et esthétique par-dessus le marché. Gain de
temps, gain d’énergie et production plus qu’honorable ! De quoi ravir mes
envies de jardinage et conserver mes habitudes de paresseuse. :D
Le potager en carré est fait sur le principe des
jardins médiévaux enclos. Un petit
côté « jardin de curé derrière le presbytère » : bucolique et
équilibré. On peut mêler dans chaque carré des simples, des légumes et fleurs.
J’ai commencé l’an dernier grâce au livre L’art
du potager en carrés d’Eric Prédine et Jean-Paul Collaert (Edisud) :
des photos magnifiques qui donnent envie d’avoir un joli potager. Comme je ne savais pas ce que ça allait donner,
j’ai commencé au mois de mars avec un seul carré. J’en ai fait ensuite deux autres. Et pour
cette année, j’envisage d’en faire trois supplémentaires. Ce premier livre a
été mon guide du débutant. Très bien documenté, ils donnent des exemples de
rotation des cultures en fonction des mois et des semis.
Ce deuxième livre vient compléter mes connaissances. Ce guide est extrêmement complet et propose une méthode pas à pas. De la construction des carrés, en passant par les semis jusqu’aux récoltes. A la fin du livre on peut trouver des fiches explicatives pour les légumes que l’on peut cultiver : quand planter, comment organiser les cultures, quand récolter, comment s’en occuper… Pour la culture en carré, c’est une vraie bible ! Je l’ai dévoré ce matin, et maintenant, je n’attends plus qu’une chose, c’est qu’il fasse en fin beau pour pouvoir m’en donner à cœur joie ! Parce que les nourritures de l’esprit, c’est bien, mais les nourritures du corps, c’est important aussi ! :D
05 avril 2009
Le palais des mirages
Le palais des mirages, d’Hervé Jubert (Albin Michel (Wiz), 357 pages).
Terminé le 04 mars 2009.
Genre : roman jeunesse
Avis : 4/5
RESUME EDITEUR : Clara Charpentier joue la fée danse palais des Mirages,
une illusion optique créée par son père, lorsqu'un accident manque de lui
coûter la vie. Accident ou sabotage ? Avec les palais de l'Exposition
universelle comme toile de fond, Clara, Lukas, des industriels de la guerre et
une bande d'illuminés russes vont être entraînés dans un tourbillon
d'événements dont l'issue décidera de la couleur du xxe siècle. Sera-t-il blanc
comme la paix ou rouge du sang de la guerre ? Bienvenue à Paris en 1900.
Quel plaisir de retrouver la plume d’Hervé
Jubert ! Avec ce nouveau roman, il sait encore une fois nous emporter
dans une histoire fantastique, dans les deux sens du terme !
Après Blanche, voici Clara. Une héroïne à laquelle
je me suis attachée bien plus vite. Clara est une jeune fille vive, un peu
espiègle, un peu risque-tout qui arpente déjà le nouveau siècle avec toute la
force d’une jeune femme libérée. Son jeune acolyte est un séduisant suédois,
Lukas Sandstrom, dont la quête va faire plonger Clara dans un univers secret et
magique dont elle ne soupçonnait pas l’existence…
Le décor à cette nouvelle intrigue est tout
bonnement somptueux : il s’agit de l’exposition universelle de 1900 qui se
tint dans la capitale. Les
descriptions de cet évènement et des diverses attractions qui étaient proposées
sont à la fois intéressantes et brillantes : le lecteur a ainsi
l’impression de voyager dans un monde de féerie, d’illusions et d’exotisme. Et Hervé Jubert rehausse cette immersion dans le temps par des détails foisonnants et précis.
Très vite, le récit va se teinter de deux thèmes : celui de la politique, avec
en particulier, le poids des tendances anarchistes qui sévissaient à l’époque,
mais aussi l’émergence de ces nouveaux dirigeants mondiaux que seront les
industriels. Et, deuxième thème très inattendu pour moi, celui de… la mythologie
nordique ! Voilà quelque chose a qui a su capter mon attention
immédiatement. Je ne connais que très peu les mythes scandinaves, et la
tournure que prennent alors les événements pousse le récit -et le lecteur du même coup-, vers un périple bigrement palpitant.
Hervé Jubert réussit l’exploit de mêler habilement
ces deux thèmes apparemment incompatibles dans une aventure qui s’orchestre
avec maestria autour du personnage de Clara. Les éléments d’apparence
d’abord disparates vont peu à peu s’imbriquer telles les pièces d’un immense
puzzle, dont le but final pourrait bien échapper à ceux-là même qui l’ont
conçu… Le mélange peut apparaître un peu déroutant de prime abord, mais l'alchimie se crée finalement.
Paris en 1900, en pleine exposition
universelle : le monde s’apprête à entrer dans l’ère de la modernité, mais
ce sont peut-être bien d’antiques et magiques légendes qui livreront à notre
jeune héroïne les arcanes de la grande ambition humaine, oscillant entre paix
et destruction… Une belle bataille se prépare à coup sûr… un Ragnarok
séculaire… Difficile de résister au charme de cette nouvelle aventure, menée
tambour battant !
Lecture réjouissante, donc, et dont l’auteur, comme je l’avais remarqué
dans un précédent billet, propose des ouvrages de jeunesse de qualité, et ne
cède en rien à la facilité en nous livrant une histoire corsée,
intelligente, au rythme soutenu, et le tout livré dans une écriture fluide mais
fine et enlevée.
L’épisode des rêves de Clara a pu parfois me faire
un peu penser au troisième tome de la trilogie Pullman, Le miroir d’ambre,
notamment dans le traitement fait au monde souterrain… Mais bon, on peut aussi
y voir un peu de Dante, et pourquoi pas, un syncrétisme de toutes les
influences mythiques et mythologiques des descriptions infernales… Difficile de
faire original sur un thème aussi largement exploité… Quoique la rencontre avec
Hel et la découverte de son intérieur soit à mon sens particulièrement réussie…
Tout cela me donne d’ailleurs très envie de combler
mes lacunes en matière de mythologie nordique. Ça me semble passionnant.
Il
me semble que ce Palais des mirages aurait toutefois pu bénéficier d'une
suite (parce que si j'ai bien tout compris, ce roman ne s'inscrit pas cette
fois-ci dans une saga): l'écheveau de l'intrigue est si touffu et si
étroitement tissé qu'on aurait pu imaginer des trames secondaires. D’autant
que je me dis que ce qui s’est passé à la s’est fait un peu trop aisément…
(trop facile, non ? Et puis, et puis… je ne veux pas croire à la
disparation d’un certain personnage… Nan, spa possible… Et puis c’était qui d’abord
cette Angèle ?)
Enfin, il ne faut pas que j’oublie de signaler que je suis complètement tombée sous le charme de… Ratatosk ! (pfff... faut toujours que je craque pour les mignonnes bêtes à poil, moi...) Et d'ailleurs, j'en veux un tout pareil dans mon jardin ! ^^ (Ce n'est pas possible ? Ah bon ? Bon, ben tant pis... )
L'avis de Clarabel, charmée elle aussi, ICI.
Le site de l'auteur ICI. (merci à lui d'ailleurs (ou à son équipe de com ?) de m'avoir envoyé un mail pour me prévenir de la parution de ce nouveau roman. Mais je n'aurais pas pu passer à côté de toute façon ! :) Depuis la trilogie Morgenstern, je le suis à la trace ! )
Et une interview de l'auteur au musée Grévin :
Interview Hervé Jubert - Le Palais des Mirages
