21 juin 2010
Prodigieuses créatures
Prodigieuses
créatures, de Tracy Chevalier (La table
ronde, 377 pages). Terminé le 19 juin 2010.
Genre : roman
Résumé éditeur : "La foudre m'a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai" Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces "prodigieuses créatures" dont l'existence remet en question toutes les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d'un milieu modeste se heurte aux préjugés de la communauté scientifique, exclusivement composée d'hommes, qui la cantonne dans un rôle de figuration. Mary Anning trouve heureusement en Elizabeth Philpot une alliée inattendue. Celte vieille fille intelligente et acerbe, fascinée par les fossiles, l'accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double peu à peu d'une rivalité, elle reste, face à l'hostilité générale, leur meilleure arme. Avec une finesse qui rappelle fane Austen, Tracy Chevalier raconte, dans Prodigieuses Créatures, l'histoire d'une femme qui, bravant sa condition et sa classe sociale, fait l'une des plus grandes découvertes du XIXe siècle.
J'ai découvert Tracy Chevalier un soir de mois de juin. Il y doit y avoir au moins 6 ans. C'est une collègue qui m'avait fait cadeau de La jeune fille à la perle. A la lecture de la quatrième de couverture, j'étais à vrai dire assez peu emballée. Et puis, poussée par mon éternelle curiosité, j'ai commencé à lire. Je n'ai plus lâché le livre. J'avais littéralement dévoré et adoré ce roman ! Je m'étais promis de découvrir d'autres titre de l'auteur, mais je n'en avais pas eu l'occasion.
Jusqu'à ce mois de juin et Prodigieuses créatures.
Je ne sais même pas comment décrire l'enthousiasme qui m'a à nouveau saisie à la lecture de ce roman. Tracy Chevalier a la plume fine et élégante. Elle trace délicatement les portraits de deux femmes du XIXème qui évoluent dans un monde d'Hommes, et qui peu à peu vont imposer leur connaissances et leur savoir à ces mâles dominants. Destins peu communs en effet que ceux d'Elizabeth Philpot et Mary Anning. Passionnées toutes deux de fossiles, elles vont trouver les premiers spécimens qui mettront à mal les théories séculaires de l'Eglise et de la Genèse. Pertinentes questions que l'on pouvait se poser à l'époque ! Aujourd'hui, le malaise face à ces questions peut faire sourire. Mais à l'époque, quel renversement de perspectives ! La lutte entre science et religion ne faisait que commencer...
L'histoire, qui s'appuie sur des éléments historiques avérés, est absolument passionnante. Les deux personnages féminins sont très attachants, et la narration, qui alterne leur deux voix, permet au lecteur de naviguer entre les deux horizons de ces femmes. L'une est issue de la haute classe sociale et vit sa passion comme une occupation à son otium forcé, tandis que l'autre essaie de sortir d'une misère qui pousse à l'action pour ne pas sombrer. Qu'elles sont belles ces deux femmes ! Elles brisent -volontairement ou non- les carcans de la société de leur époque et on ne peut s'empêcher de s'identifier tour à tour à la vieille fille blessée ou à la jeune femme lésée.
Le contenu même de l'histoire – la découverte de spécimens fossiles sur la plage de Lyme Regis-, pourrait faire fuir certains lecteurs. Mais non. Restez. Vraiment. L'histoire se boit comme du petit lait. On sent le vent froid du Dorset nous piquer la peau. On fatigue nos propres yeux à chercher des fossiles sur le sable et dans la roche. On tente de préserver notre position dans ce monde aux moeurs strictes et codifiées. On sent la foudre nous traverser quand un fossile important point dans le lias bleu. Et, surtout, on vibre d'amitié, de jalousie, d'amour, de rivalité et de fierté.
Il y a du Jane Austen dans cette narration. Vous savez, cette touche sensible et acérée, ce style fluide et emporté, cette plume vive et éclairée. D'ailleurs, les allusions à l'écrivain et à ses romans, glissées par Tracy Chevalier, ne sont sans doute pas innocentes. Le cadre lui-même est très austenien.
J'ai
été complètement subjuguée
par cette histoire. J'ai
savouré chaque page, écartelée entre l'envie
dévorante de connaître le destin de ces deux femmes, et
la crainte à l'idée de devoir me séparer de ces
deux personnages quand la dernière page serait tournée.
Un roman coup de coeur, qui, comme à chaque fois dans ces
cas-là, échappe à mes tentatives pour rendre
compte de mon profond enthousiasme...

Leiloona l'a lu et est aussi emballée que moi : ICI.
Cette lecture me permet en outre d'évoquer un peu (une fois n'est pas coutume) mon histoire familiale. Prodigieuses créatures n'a cessé de me rappeler mon grand-père, que j'ai toujours connu arpentant avec passion la France, en compagnie de ma grand-mère, pour trouver des fossiles. Je me souviens encore du mobil-home en bas du jardin, dans lequel il entassait toutes ses trouvailles. C'était un peu la caverne d'Ali-Baba pour nous, ses petits-enfants.
Mon grand-père, qui était dans la marine marchande, a d'abord commencé par ramener à ses enfants toutes sortes d'objets, cadeaux de ses divers périples autour du monde. A partir des années 60, il commence à se passionner pour les coquillages et les coraux qu'il trouve sur les atolls du Pacifique Sud. Ensuite, sa fascination se tourne vers les minéraux, qu'il découvre au gré de ses voyages dans le bassin méditerranéen. Et c'est dans le café que tient ma grand-mère, à Penneac'h, qu'il expose toutes ses trouvailles.
Et puis en 1978 sonne l'heure de la retraite pour mon grand-père. Et de la découverte des fossiles. A partir de ce moment-là, il va fouiller la France, avec son petit marteau, pour découvrir dans les champs, les carrières, les plages, les traces de la vie qui existaient sur terre des millions d'années auparavant... Il les ramène chez lui, et nous explique ce qu'il a trouvé. Je me souviens d'avoir été fascinée par ces fossiles dont les formes étranges rappellent que la vie est beaucoup plus complexe que ce que nos yeux peuvent appréhender.
En 1990, il fait don de sa collection hétéroclite à sa commune. Disposée dans des vitrines, on peut toujours observer ce qu'il a patiemment amassé, ramassé, découvert. Cela va de la carapace de tortue luth aux coquillages nacrés du Pacifique, du miki-miki tahitien aux blocs de schiste, en passant par l'étrange canne en vertèbres de requin ou les fossiles bivalves qui rappellent un coeur humain.
Alors si vous avez l'occasion de vous rendre là où la terre se finit, arrêtez-vous à Plogoff, commune du bout du monde que l'on trouve juste avant la pointe du Raz. Sur le bord de la route, vous apercevrez une maison rose. C'est la salle polyvalente. Là, la salle Alphonse Kérisit -mon grand-père-,vous attend. C'est modeste. C'est singulier. C'est humble. C'est le résultat de toute une existence de recherches et de fouilles. C'est le reflet de la vie de mon grand-père, tout simplement. C'est ouvert tous les jours pendant l'été et c'est gratuit.
Décédé en 1999, j'aime à penser qu'il poursuit ses voyages maritimes au gré du vent qui porte ses cendres. Et que ma mère, qui adorait son père, le suit aujourd'hui dans ses pérégrinations.
Et
pour avoir baigné dans cette ambiance de fouilles, petite, je
me mis moi-même avec mon propre père à
« chasser » dans les champs. Comme par exemple
les mystérieuses staurotides. Toute petite j'adorais fouiller
la terre (même pour
y ramasser de simples pierres, des
fragments d'assiettes ébréchées ou de vieux os
de pigeons ! :) ). Mon grand-père, mais aussi ma mère
et mon père, m'ont légué la passion des vieilles
pierres, des trouvailles bizarres et des fouilles. Et aussi le
sens du combat pour une cause : sur cette photo, mon grand-père
en lutte contre le projet de centrale nucléaire à
Plogoff, en 1980 (merci cousin de m'avoir scanné la photo !).
Ah... l'histoire familiale, c'est quelque chose de fort quand même...
Ce que vous en dites :
Ta critique du livre est magnifique. J'avais lu et aimé le billet de Leiloona, et je suis désormais bien décidée à lire ce livre, d'un auteur que j'aime beaucoup moi aussi!
Cette chronique familiale est également très belle, très émouvante, et me donne l'image d'une famille passionnée et passionnante. Merci de nous avoir fait partager cela. Je t'embrasse.Je suis entièrement de ton avis : ce livre fait naître en nous des milliers d'émotions !
Et au-delà de ça, je crois que moi aussi mon amour des vieilles pierres me vient de mon père, collectionneur amateur de fossiles.
En fait, j'ai un immense besoin de voir et de toucher des pierres quand je me balade (en vacances surtout). Je ne peux expliquer cet amour, mais face à de vieilles pierres, je vibre !
)A Manu : Merci beaucoup...
A Zorane : laisse-toi tenter !
A Dolly : Si tu as aimé le style du premier, tu devrais aimer celui-ci ! Bises !
A Eloah : merci ! C'est un beau livre, qui raconte le destin peu ordinaires de deux femmes fortes et passionnées !
A Rafafa : merci ! Le principe de la collection m'a personnellement toujours un peu rebuté, mais parce que je n'ai pas la patience. J'admirais mon grand-père pour sa ténacité à chercher toujours LE truc qui lui manquait...
A Restling : non, non, je ne taperai pas !
Mais si tu veux découvrir l'auteur, tu peux le faire avec ce titre ou le désormais très connu Jeune fille à la perle. Deux petites merveilles pour moi.
A Leiloona : Quand j'avais vu ce livre chez toi, je savais qu'il me le fallait absolument ! Et l'amour des vieilles pierres, c'est quelque chose, hein ? Moi aussi je ne peux pas m'empêcher d'avoir souvent les yeux au sol, à fouiller du regard pour trouver quelque chose... (entre les vieux bouquins de latin et grec et les vieux caillous, ça y est, on peut vraiment être classées vieux dinosaures !
)Une amie (à laquelle j'ai envoyé le lien vers ton billet, qu'elle a beaucoup aimé) m'a dit grand bien de ce roman... qui ne me tentait guère. Voilà que tu t'y mets aussi ! Mais je ne suis pas encore disposée à partir chercher des fossiles (oui, ça pourrait venir, parce qu'il est aussi question d'amitié, d'amour et là, c'est OK !).
A Brize : à défaut de partir à la chasse aux fossiles, tu peux te laisser tenter par le livre ! Il vaut vraiment le coup à mon avis ! Et qui sait, ça développera peut-être chez toi l'âme d'une fouilleuse !
A Edelwe : eh oui ! les blogs sont là pour tenter les pauvres LCA que nous sommes ! Mais si tu en avais déjà envie, je ne fais qu'enfoncer le clou finalement !
On comprend mieux grâce à ces quelques bribes d'histoire personnelle, pourquoi ce livre t'a particulièrement touchée. On dirait que ton grand-père avait la carrure d'un héros de roman, intimiste et discret...
Je tourne autour de Tracy Chevalier depuis longtemps, tout ce que tu écris (la belle plume, les portraits de femmes, Jane Austen...) m'engage à me décider enfin...A Reine : merci !
A Emilie : Oui, si tu as l'occasion, arrête-toi à Plogoff ! Ce sera un petit hommage à mon grand-père...
Et bonne lecture pour ce roman, que tu liras sans nul doute alors !
A Poulp : ah ! tu trouves le mot juste ! "Envoûter" c'est axactement l'effet que fait ce roman !!!
A Ys : C'est vrai qu'en y pensant parfois, je pourrai presque écrire un roman sur la vie de mon grand-père ! En tout cas, si tu te lances dans cette lecture, j'espère que tu l'aimeras autant que je l'ai aimée !Une histoire avec de l'Histoire dedans
On retrouve ici le parfum qu'on avait déjà respiré avec la québécoise Dominique Fortier et son traité du Bon usage des étoiles qui se situait à peine quelques années plus tard.
Et d'ailleurs, tout comme Dominique Fortier, l'américaine Tracy Chevalier s'est inspirée de personnages et de faits bien réels.
Si l'on veut tirer le fil épistémologique, on peut aussi continuer avec La conspiration Darwin, de John Darnton.









Bises à toi...