Fabula Bovarya

A tous ceux qui sont atteints d'un incurable bovarysme...

14 novembre 2010

Béa de Capri à Carnon

bea_de_capri___carnonBea de Capri à Carnon, de Paul Villach, (Lacour, 250 pages). Terminé 06 novembre 2010.

Genre :  roman

Résumé éditeur : Non, jamais leur entourage n'aurait parié qu'ils puissent un jour se rencontrer : un homme et une femme se croisent pourtant et tombent follement amoureux l'un de l'autre.
Vont-ils pouvoir préserver le sanctuaire de leur amour d'interférences familiales, amicales et professionnelles pour vivre une expérience érotique d'une rare intensité ?
Celle-ci commence par hasard à Capri, mais pas selon le cliché que cette île fait naître à l'esprit.
La jeune femme s'appelle Béa. Et le voyage qu'ils entreprennent est "le voyage des béatitudes".
Que leur réserve Carnon, un petit port de plaisance sans charme à deux pas de Montpellier ?

Capri. La baie de Naples. Sorrente...

Quand ces noms résonnent à mon oreille, je sens déjà pétiller sur ma langue les gouttes liquoreuses de Limoncello (oui, je suis plus adepte du Limoncello que du Frizzante...) et étinceler dans mes yeux la lumière particulière de l'Italie. A chaque fois que je pose les pieds dans en Italie ou en Grèce, je me sens chez moi : mes lointaines origines siciliennes ne font que me rappeler que mes racines sont là-bas, en méditerranée. Alors avec un titre comme Béa de Capri à Carnon, je ne pouvais que me laisser séduire à la seule douce sonorité du nom de Capri...

Dans ce roman, Paul Villach nous livre sans détour l'histoire d'amour tumultueuse entre un homme (l'auteur?) et Béa, une collègue. Lors d'un voyage scolaire en Italie, un rapprochement a lieu, qui débouchera sur une liaison, au centre de laquelle se trouvent le désir, la recherche des corps livrés au plaisir, et le partage, l'union, la fusion. Les deux premières parties du livre sont placées sous le sceau de l'érotisme. Un érotisme parfois cru et très direct, dans des scènes où l'on pénètre sans détour l'intimité feutrée des deux amants, au risque parfois, pour le lecteur, d'avoir le sentiment embarrassé d'être le voyeur qui épie leurs ébats ... Il faut être amateur de littérature érotique pour se plonger dans certaines scènes, indéniablement. Je ne rechigne pas à me frotter à ce genre, mais je dois dire cependant que certaines répliques échangées entre les deux amants lors de ces scènes m'ont semblé un peu irréalistes : trop intellectualisées pour faire vraies, en quelque sorte... Le vocabulaire semble trop emphatique dans un tel moment et, de fait, paraît ne pas répondre à la spontanéité de langage qui prévaut dans ces moments-là... Cela dit, pour moi, ce n'est pas dans les scènes érotiques qu'a résidé l'intérêt de ce livre.

Ce qui pourrait n'être qu'une banale histoire d'amour, un topos de la littérature érotique et amoureuse, se révèle un peu plus profond : l'amour inconditionnel que le narrateur éprouve pour Béa se mue en une frénésie de possession corporelle, presque animale, au point que fixer l'image de l'amante sur des centaines de clichés photographiques en devient l'aboutissement suprême. Mais Béa, Grâce personnifiée pour le narrateur, ne peut que s'incarner dans des écrins qui reflètent sa beauté. Les plus beaux paysages de l'Italie, notamment, formeront le dôme qui abritera au mieux la Beauté faite femme. L'auteur m'a parlé lui-même de la cristallisation stendhalienne. En effet, on en est proches. Très proches. Cette analyse a posteriori de la relation qu'il entretenait avec Béa évoque bien effectivement ce phénomène que Stendhal décrit lui-même ainsi : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ». Les charmes de Béa ne sont que davantage transfigurés par les lieux magiques dans lesquels leur parcours amoureux conduit les deux amants. Je me suis même dit que parfois, c'était presque trop. Trop d'espérance déposée en une seule femme. Et comme le dit l'adage romain, «il n'y a pas loin de la roche tarpéienne au Capitole »... La troisième partie du roman présente ainsi une amère désillusion, un constat à la fois effrayant et acerbe. Là, j'imagine que le lecteur qui n'est pas très au fait du fonctionnement de l'Education nationale peut trouver cette partie beaucoup plus détachée, en terme de trame narrative, du reste du roman. En réalité, tout est lié. Je rappelle en effet que les deux amants se sont rencontrés lors d'un voyage scolaire qu'ils encadraient, en tant qu'enseignants, et donc collègues. Ce qui les a rapprochés finira par les séparer, voire les détruire. Je suis assez mitigée sur cette troisième partie. Que l'EN ait été la cause de la séparation du narrateur et de Béa, ce n'est vrai qu'en partie. Le narrateur impute également la faute à la famille de Béa et aux comportements quasi-ataviques liés à la classe sociale dont elle est issue. Comme je disais plus haut, le constat du narrateur est amer. J'irais même jusqu'à dire dur. La famille de Béa n'est pour lui que l'association de petites gens, sans envergure, sans ambition, aux pensées étriquées. Le narrateur brosse un tableau quasi-sociologique de ces classes qui envient la Culture, la recherchent, l'atteignent, même, tout en haïssant parfois certains de ses représentants. On n'est pas loin là non plus de la notion d'imposture, développée par certains psychanalystes ces dernières années. Quant à l'Education Nationale, ses différents composants sont souvent décrits avec l'adjonction de l'adjectif dépréciatif « voyou » : l'administration-voyou, le principal-voyou... Je suis tout à fait au courant de la manière dont fonctionne l'Education Nationale, puisque j'en fais partie. Et je sais combien parfois cette dernière peut être une implacable machine, sans âme, tyrannique, qui broie les individus. Il faut souvent s'imposer, s'opposer, se construire contre, pour y exister. On peut y trouver sa place par d'autres moyens bien sûr, mais il est vrai que bien souvent, il faut se battre pour ne pas se laisser submerger. Cette vision n'exprime que mon opinion, parce que je l'ai vécu ainsi assez souvent. J'ai la chance de savoir dire non, parfois sans vergogne. Mais on sait combien cela peut être difficile pour d'autres. Cela dit, l'opposition entre le narrateur, syndicaliste visiblement chevronné, et Béa, créature soumise à une autorité qui parfois outrepasse ses droits, m'a semblé trop marquée, trop prononcée. Finalement, tout au long de cette partie, je ne cessais de me poser une question : «une administration peut-elle réellement être responsable de la fin brutale d'une relation amoureuse ?». Pour moi, c'est bien plus la position respective des deux amants quant à la manière d'envisager leur métier -et leur conduite dans la vie quotidienne- qui les sépare. L'Education nationale n'est que le catalyseur de leurs discordances et leurs divergences. On en revient à la cristallisation stendhalienne : l'amour, dans les premiers temps, pare de toutes les beautés et de toutes les qualités l'être aimé. L'épreuve du temps se charge de déciller... La désillusion du narrateur est palpable. Ses âpres discours révèlent le désenchantement. Et à vrai dire, il y a de quoi. Béa devient un personnage complètement détestable. Ce qui avait commencé sous le soleil radieux de l'Italie se termine dans la grisaille de Carnon. Un parcours à l'image de leur amour.

Pour conclure je dirais donc que ce roman m'a bien plu dans l'ensemble : je ne pouvais qu'être sensible à ce qui parle de l'Italie. Même si les passages érotiques ne m'ont pas tous convaincue, le lien  entre l'histoire d'amour et le rôle que l'EN va y jouer m'a semblé pour le moins intéressant. Plus qu'une réflexion sur l'amour, Paul Villach propose dans ce roman une réflexion sur le temps qui finit par mettre à jour les défauts des plus fougueux amants. Et qui mieux que Du Bellay pour le dire ? « (...) Ô mondaine inconstance ! Ce qui est ferme est par le temps détruit (...) ». L'éphémère, par nature, échappe. Le narrateur en cueillera des fruits amers...

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Je remercie l'auteur pour l'envoi de ce livre.

On peut lire actuellement 6 billets doux sur cette chronique rédigée et publiée par Alwenn ©
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Ce que vous en dites :

  • Eh bien, quelle analyse. J'ai aussi été contactée par l'auteur mais j'avoue ne pas y avoir donné suite. Visiblement, je n'ai pas eu tort, car rien ne me parle dans ce roman, ni l'Italie ni l'Education Nationale. Et l'impression qu'il intellectualise à outrance m'avait déjà gêné dans sa présentation.

    Ecrit par Manu, 14 novembre 2010 à 17:04
  • Oh, moi ça me dit bien !!!!!!!

    Ecrit par irrégulière, 14 novembre 2010 à 17:15
  • A Manu : j'avoue que moi, ce sont les deux thèmes qui m'ont accrochée : l'Italie, et l'EN. J'imagine donc en effet que si aucun de ces deux thèmes ne te parlent, tu ne tireras pas grand chose de cette lecture... Et il est vrai que pour les passages érotiques, j'ai eu cette impression. Qui peut parfois être gênante. On dirait que ça manque de spontanéité.

    Ecrit par Alwenn, 14 novembre 2010 à 17:16
  • A Irrégulière : Ah, oui ! Contrairement à Manu, toi, je pense que ça te parlerai !

    Ecrit par Alwenn, 14 novembre 2010 à 17:28
  • Je l'ai lu cet été mais toujours pas rédigé mon billet... mais ce livre aura été l'occasion d'un des plus beaux fous rires de l'été avec mon homme !

    Ecrit par Liliba, 10 décembre 2010 à 22:38
  • A Liliba : oh, je comprends très très bien ! Je pense que fais allusion également aux scènes érotiques. Ce n'est pas ce qui est le plus réussi à mon sens. En revanche, le reste m'a vraiment intéressé. Mais oui, parfois, je crois bien aussi avoir esquissé (ou plus) de nombreux sourires. ^^

    Ecrit par Alwenn, 12 décembre 2010 à 22:44

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