06 novembre 2009
Les hauts de Hurlevent
Les hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë (Le Livre de poche, 41 3 pages). Terminé le 03 novembre 2009.
RESUME EDITEUR : Là où la terre est sauvage et le vent glacial, là où les
pentes sont hostiles, les esprits peuvent devenir rudes, tenaces. Ils peuvent
aussi être incroyablement imaginatifs et poétiques.
Voilà un classique de la littérature victorienne
que j’avais lu quand j’étais ado. Et qui m’avait énormément plu puisque j’en
gardai un souvenir formidable, exalté et troublant.
L’an dernier, je l’avais offert à Mo dans le cadre
du Victorian Swap de Lou et Cryssilda, et j’avais trouvé que la
couverture de cette réédtion était particulièrement belle et ça m’avait
donné envie de le relire (comme quoi, la lecture, ça tient parfois à peu de
choses, comme un renouvellement de couverture…). Et puis comme je ne suis pas
une habituelle relectrice (en fait, je peux même compter sur les doigts d’une
main les livres que j’ai déjà relus…) je trouvais intéressant de confronter ma
vision actuelle du roman aux souvenirs un peu brumeux (sans mauvais jeu de
mots…) qu’il me restait de mon adolescence…
Eh bien, je suis soufflée par la force de ce
roman… Je l’ai dévoré en trois jours, dès que j’avais une minute de libre,
et je suis encore sous le coup de la noirceur terrible qui émane de ces
pages écrites par une jeune femme de 28 ans à peine…
J’avais bien
sûr le souvenir d’une histoire tourmentée, mais je n’avais pas le souvenir
d’avoir été mal à l’aise pendant ma lecture de l’époque. Au contraire, je me
souviens d’un enthousiasme et d’un pétillement pour avoir découvert (enfin, le
titre me fut soufflé par ma maman) une histoire aussi sombre et romantique.
Là, c’était presque à la limite du supportable
parfois. Ces déchirements, ces âmes torturées qui
n’en finissent plus de se faire souffrir et faire souffrir les autres. Ces
êtres aspirés dans une spirale tragique qu’ils ne cessent d’alimenter eux-même…
Whaouh. C’est une sacrée claque quand même ce bouquin.
Je n’ai été gênée qu’à un seul moment : le
moment où Cathy bascule dans la folie. J’ai trouvé que la réaction de la jeune
femme était un peu disproportionnée par rapport à la dispute qui en était à
l’origine. Bien sûr, on la sent tiraillée entre les deux êtres qui composent
son cœur, avec une nette affection pour Heathcliff. Mais j’ai trouvé que la
réaction était terriblement théâtrale. En même temps, il faut reconnaître que
le caractère de Cathy la prédispose à ce genre de manifestations ostentatoires.
Mais quand même.
Les personnages sont d’ailleurs tous pour la
plupart rongés par une férocité et/ou une brutalité rustre assez frappante. L’univers
des Hauts de Hurlevent est aussi triste et gris que la lande sur laquelle cette
histoire prend place. Il y a une atmosphère particulièrement forte qui se
dégage tout au long du roman, et qui reste une fois le livre refermé, et qui
fait que lorsque les souvenirs s’estompent, reste cette impression de
tristesse, de vent et de pluie qui imprègne tout, de la terre jusqu’aux êtres.
En règle générale, je ne peux pas dire que j’ai
apprécié les personnages de ce roman, à commencer par Heathcliff, le
démoniaque, ainsi que Cathy, qui a au fond un côté assez perfide et méchant
également. Cathy Linton non plus n’a pas réussi à gagner réellement ma faveur. Seule
ma pitié est allée vers Hareton Earnshaw, dont le parcours est sans doute le plus
optimiste, dieu merci, même s’il demeure très fruste. Il est vraiment difficile
de s’attacher à de tels personnages, tant ils sont loin de l’image de
« héros ». Et en même temps, n’en sont-ils pas justement plus criants
de vérité ?
Je ne regrette absolument pas d’avoir relu ce roman
(et en plein mauvais temps et grand vent : le pied pour relire un tel
livre !) mais je demeure abasourdie par la puissance négative qui émane
de l’histoire au fil des pages. C’est très gothique et romantique, mais le tout
est tellement bien amené, le récit est si bien conduit, qu’on se trouve face à
un roman d’exception qui nous emporte, nous broie, pour nous laisser pantelants
la dernière page tournée. C’est à la fois beau et terrifiant. Cruel et
magnifique. Absolument nihiliste et d’une complète plénitude. Y compris dans le
mal et la souffrance.
Un roman qui ne laisse personne indifférent je
pense, et je comprends pourquoi j’en avais gardé un souvenir si exalté de ma
lecture adolescente : c’est torturé, comme on aime à l’être à cette
période. Aujourd’hui, j’en garderai surtout le souvenir d’une histoire à
part, terriblement noire et poignante, mais d’une force étonnante. Et un récit
envoûtant qui nous plonge dans une atmosphère particulièrement oppressante, qui
nous happe au temps présent.

Ce week-end, si j’ai
le temps, j’essaierai de visionner une des adaptations que j’ai dans ma
dvdthèque. Avec Juliette Binoche je crois. ( ?) Et pour terminer, comment
passer à côté de Kate Bush, dont je n’aimais pas particulièrement le timbre de
voix, SAUF dans cette chanson. Allez comprendre pourquoi.
12 juillet 2009
Hôtel des adieux
Hôtel des adieux, de Brad Kessler (Nil, 318 pages). Terminé le 05 juillet 2009.
RESUME EDITEUR : Une nuit, au large de la Nouvelle-Écosse, un avion rempli
de passagers chute brusquement et sombre dans l'océan. Kevin et Douglas,
retirés depuis dix ans sur Trachis Island, où ils tiennent un hôtel, sont
témoins du drame. Alors que l'on recherche les corps dans l'espoir de retrouver
des survivants, les proches des victimes sont hébergés chez eux. Venant tous d
horizons très différents, ils vont peu à peu former une communauté singulière,
née de leur solidarité face au deuil. Deux Taïwanais, ayant perdu leur fille,
font des offrandes à son fantôme. Un musicien bulgare joue du piano, en
souvenir de sa femme violoncelliste. Deux adolescents hollandais affrontent la
rage au c ur la disparition de leurs parents. Un exilé iranien récite des
poèmes persans pour pleurer sa petite-nièce. Mais le coeur du livre, c'est Ana,
spécialiste de la migration des oiseaux, dont le mari, lui-même ornithologue,
est une des victimes du crash. Renouant avec la mythologie (Icare est là, en
filigrane, mais aussi Ceyx et Alcyone, couple transformé par les dieux en
oiseaux), Brad Kessler nous entraîne avec une empathie profonde et contagieuse
dans l'histoire d'Ana, son bonheur passé, l’infini chagrin de la perte, puis,
petit à petit, le retour à la vie, malgré la tragédie.
Ce pourrait être un terrible mélo, or Hôtel des adieux est tout le contraire :
une ode à la nature (les paysages décrits sont beaux à couper le souffle) et à
la musique, un hymne à la vie, à la solidarité. S'inspirant d'une tragédie
réelle, celle du crash de l’avion Swissair du 2 septembre 1998, en Atlantique
nord, ce roman est une grande aventure humaine. La force de ses personnages, la
justesse de ses sentiments, la pudeur de son écriture nous habitent longtemps
après qu'on a refermé le livre.
Voilà un roman à l’écriture fluide qui se lit
rapidement, dans une ambiance feutrée et pudique. Un roman qui parle du
deuil, d’autant plus difficile quand la mort intervient dans des conditions
aussi brutales que celle d’un crash aérien, et que les corps sont parfois
portés disparus.
Je peux dire que j’ai bien aimé cette lecture,
sans toutefois en avoir été réellement marquée. Je retiens
surtout cette galerie de cœurs brisés qui s’organise autour de Kévin, le gérant
de l’hôtel sur l’île. Les personnages sont plutôt bien croqués, même si l’on
sent parfois que ça frôle la superficialité. Mais tout est écrit dans un
style si simple, si direct, que l’on finit par ne plus être embarassé par
ce léger défaut. J’ai particulièrement apprécié la description de l’île,
et la vie qui s’écoule sur l’île dans les jours suivants le crash. Certains
moments sont assez propices à l’émotion (l’épisode du piano dans la
bibliothèque par exemple, ou encore la cérémonie funèbre organisée par un
couple taïwanais pour le fantôme de leur fille.) tandis que d’autres sont plus
laborieux. Joli roman, mais dont je crains toutefois ne pas garder
beaucoup de souvenirs. La métaphore des oiseaux est plutôt bien trouvée, mais
finit à la longue par être un peu lourde. La résilience, oui, le matraquage
pseudo-pshychologique non. Et pourtant, il y a dans l’ensemble une certaine
poésie, un certain charme que concentre Trachis Island, sa faune, sa flore,
ses côtes et son histoire tragique.
Je l’ai lu en deux jours, en vacances en soleil. Et
il a, dans ces conditions, rempli parfaitement son rôle : me divertir.
Je remercie
encore l’équipe de BOB
et les éditions Nil pour m’avoir proposé ce roman.

22 juin 2009
Un siècle de novembre
Un siècle de novembre, de Walter D. Wetherell (Livre de Poche, 217 pages).
Terminé le 22 juin 2009.
RESUME EDITEUR : A l'automne 1918, le magistrat Charles Marden juge les
hommes et cultive ses pommes parmi les Indiens et les pionniers de l'île de
Vancouver. Mais les grands maux de l'humanité le frappent de plein fouet : sa
femme, Laura, est emportée par la grippe espagnole et son fils, le caporal
William C. Marden, disparaît dans la mêlée des Flandres. Désormais seul au
monde, Charles Marden entreprend un périple fou pour trouver l'endroit où la
mort a fauché son fils. Dans sa quête, il apprend qu'une jeune femme le devance
de peu sur les routes. W. D. Wetherell, qui vit au New Hampshire, signe ici un
roman d'une beauté terrifiante, entre songe et réalité.
1918. La première guerre mondiale
arrive à son terme, mais pour Charles Marden, un long et poignant cauchemar
commence. Juge mais aussi arboriculteur, il vient de perdre son épouse de la
grippe espagnole. Puis arrive la lettre. Sèche. Administrative. La lettre qui
lui annonce que son fils, William, a « disparu » sur le front.
Accablé, désorienté par ces deux
pertes successives, il va se lancer dans un pélérinage : celui qui le
mènera sur l’ancien continent, là où son fils, parmi des milliers d’autres jeunes
hommes, a trouvé la mort.
Mais dans sa quête de vérité,
l’homme suit aussi les traces d’une jeune fille qui semble avoir entrepris le même
parcours que lui. Et pour William aussi.
Dans ce court roman, W. Wetherell
livre une plongée dans l’horreur de cette année 1918. Désespoir d’un
père qui se retrouve seul au monde et qui veut comprendre où son fils est tombé
et pourquoi il a sacrifié sa vie. Chagrin incommensurable d’une jeune
fille pour un jeune soldat à qui elle avait tout donné. Tristesse noire et
sans fond d’une génération de parents et d’épouses qui ont perdu les leurs
dans la boue, le gaz et l’immensité des ces champs de douleurs qu’était le
Front.
C’est avec une acuité perçante et une sensibilité profonde que l’auteur nous livre des pages saississantes sur la fin de cette année 1918.
La proclamation de l’armistice
donne lieu à des scènes de liesse aussi débridées que fantasques. Mais dans
cette joie européenne, des âmes en pleurs errent à la recherche des réponses
qui les hantent. Charles Marsden fait partie de ceux-là. Et le suivre sur les
champs de bataille, là où des millions d’hommes ont donné leur vie, c’est
effectuer une plongée dans la réalité de ce que fut cette guerre. Bien sûr, on
a tous vu les images de la Grande Guerre. Ces tranchées. Ces morts qui tombent
à peine montés à l’assaut. Ces hommes masqués qui se fraient un chemin dans l’horreur.
W. Wetherell a simplement le pouvoir démiurge de faire porter à ces mots des
images saisissantes du front. Il n’y a qu’à fermer les yeux, il est là. Ce
territoire immense troué des obus qui l’ont défoncé, saigné par les barbelés,
hérissé d’une nature fossilisée, veiné d’ossements blanchis par les gaz. C’est terriblement
poignant.
Et malgré tout, un immense
appel à l’espoir. A la renaissance des forces, de l’amour, des liens. Parce que
derrière l’horreur se cache encore un peu de l’humanité et de sa beauté.
Difficile de parler de ce beau
roman sans trop en dire. L’écriture est fine et simple. Oscillant entre une vue
extérieure et le regard de Charles Marsden qui se confie à son carnet de voyage.
C’est à la fois sombre et et
nourri d’une promesse d’avenir. Un roman au charme certain, malgré le sujet
noir qu’il aborde, et les pages remplies de l’amer constat destructeur de la
guerre.
Je
remercie l’équipe de choc de BOB
et les éditions du Livre de Poche pour m’avoir
proposé ce roman.

26 mai 2009
La Signora Wilson
La Signora Wilson, de Patrice Salsa (Actes Sud, 140 pages). Terminé le 22 mai 2009.
Genre : roman
RESUME EDITEUR : Le narrateur de ce livre vient d'arriver à Rome. Nommé dans
une ambassade, ce jeune Français issu de la grande bourgeoisie découvre avec
délices la splendeur de la cité italienne et, non sans ironie, l'indolence des
fonctionnaires en poste. Très vite, il s'installe dans un palazzo romain, un lieu
où tout serait parfait si ce nouveau locataire n'était sans cesse dérangé par
une multitude d'appels téléphoniques. Une certaine Signora Wilson est chaque
fois demandée. D'une promenade à l'autre, le jeune homme apprivoise cette ville
incomparable, mais sa fascination pour ces lieux prestigieux et son
désœuvrement professionnel l'entraînent vers de tout autres rêveries. Perdu
dans la contemplation des pierres, il traverse la rue sans prendre garde et
bascule soudain par-dessus le capot d'une automobile. Mais dans l'instant il se
relève. Commence alors une autre histoire, un voyage au cours duquel il pourra
percevoir l'origine de ses peurs, revisiter son enfance, sublimer l'antique,
démultiplier le désir, et comprendre l'étrange machination de la Signora Wilson.
J’avais repéré ce livre chez Hélène il y a quelques
temps déjà et le beau temps revenant, je me suis prise à rêver d’un peu
d’ambiance romaine. Et La Signora Wilson semblait faire un parfait ouvrage
de compensation.
Je me suis donc confortablement installée à l’ombre
et j’ai commencé ma lecture. Dès les premières pages, on pénètre l’univers du
narrateur qui vient d’arriver à Rome. Il vit seul dans un grand appartement
situé dans un palazzo, et très vite, des coups de fils insistants viennent
le déranger à toute heure du jour et de la nuit. Les interlocuteurs n’ont
qu’une seule requête : pouvoir joindre la Signora Wilson, que le narrateur
ne connaît pas.
Le livre se déroule en sept grandes étapes, comme les jours qui
s’écoulent depuis l’accident. En effet, dès le début du roman, le narrateur
se fait renverser par une voiture mais se relève rapidement. Dès ce moment,
des évènements étranges vont survenir, mettant le narrateur bien en peine de
comprendre ce qui ne va pas dans cette ville et dans sa vie.
Jusque là, on pourrait penser à un basculement
dans le fantastique. Et quelques scènes (celle du tailleur notamment) s’en
rapprochent. Sauf que l’auteur émaille généreusement (trop ?) son texte
de référence culturelle et mythologique qu’il m’a été personnellement très
facile de décrypter (tout lecteur de Virgile, et en particulier du livre
VI de l'Enéide, mais aussi d’Homère, sauront tout de suite à quoi je fais allusion s’il
venait à lire ce livre…)… De ce fait, j’ai suivi le parcours initiatique du
jeune narrateur d’un regard presque détaché, ne comprenant que trop bien là où
l’auteur voulait m’emmener.
L’écriture est assez agréable, même si j’ai parfois pu regretter l’abus de
descriptions (toujours dans la scène du tailleur, la pléthore d’adjectifs
de couleurs m’a un peu donné le tournis…) et les circonvolutions
événementielles dans cette semaine particulière de la vie du narrateur,
dont je n’ai pas toujours saisi l’importance par rapport au roman (par exemple,
j’ai toujours du mal à analyser la fonction de la découverte de la pièce secrète
emplie de vêtements…)
Je reconnais toutefois avoir été sensible à
l’ambiance qui se dégage du roman : la vie romaine, l’onirisme, les
ambiances de palazzo aux fresques défraîchies (extrêmement importantes
toutefois dans le décryptage symbolique de l’œuvre), la qûete de vérité du narrateur…
mais cela n’a pas été suffisant pour me faire entièrement apprécier La
Signora Wilson…
Le dénouement du roman m’a d’abord agréablement
surprise, proposant une
résolution de l’intrigue, qui, même si je m’y attendais dès les premières
pages, envisageait une explication plutôt bien pensée. Où l’on comprend
pourquoi les lys, qui figurent en bonne place sur la couverture, ont un parfum
d’antan et un parfum de mort. Mais finalement, cette agréable surprise passée, j’en
suis toujours à me poser des questions sur
l’identité de la Signora Wilson.
Qui est-elle en réalité ? J’ai bien une idée, mais qui me semble tout à
fait tordue, même si je reprends les éléments de départ du roman. Et je n’aime
pas rester sur l’impression d’être passée à côté de quelques chose
(mauvaise lecture de ma part) ou bien alors de m’être fait flouer
(intentions et/ou écriture de l’auteur peu claires).
Un court roman délassant donc, mais qui n’a pas su toutefois me convaincre pleinement. Je retiendrai cependant que dans La Signora Wilson, la gemellité d’Hypnos et Thanatos trouve une expression plutôt soignée mais sans doute trop (pré)visible pour certains lecteurs au fait d’antiquité et de mythologie.

03 mai 2009
Les amants de la mer rouge
Les amants de la mer rouge, de Sulaiman Addonia (Flammarion, 352 pages).
Terminé le 02 mai 2009.
Genre : roman
Avis : 3/5
RESUME EDITEUR : Djeddah, fin des années 80. Nasser est un jeune Erythréen
de vingt ans que les troubles politiques dans sa terre natale ont forcé à
émigrer en Arabie saoudite où, pour gagner sa vie, il lave les voitures. Là-bas,
les femmes sont cachées sous leurs voiles et les hommes ont les pleins
pouvoirs. Seule prévaut la justice des riches et des puissants. Nasser grandit
dans un climat brutal et ses moindres faits et gestes sont épiés par la police
religieuse tandis que sa vie est rythmée par les sermons stridents de
l'impitoyable imam de la mosquée locale. Jusqu'au jour où il reçoit - sacrilège
- un mot d'amour écrit par une inconnue. Bravant les chefs religieux et
politiques, Nasser décide de vivre cette passion, tout en sachant qu'il risque
sa vie s'il venait à être découvert. Les Amants de la mer Rouge est l'histoire
d'un amour interdit, dans une Arabie Saoudite brûlante et tyrannique, une
passion universelle et moderne tout à la fois.
Proposé comme une « histoire d’amour
interdit », une « passion universelle et moderne », Les
amants de la mer rouge a surtout été pour moi la découverte d’un monde
et d’une culture que je ne connais pas –ou très mal-. Et le moins que l’on
puisse dire, c’est que l’ambiance retranscrite dans le roman est pour le moins étouffante
parfois … Nasser, le jeune héros de l’histoire, parle du « film en
noir et blanc » de Djeddah. Le noir des grandes robes des femmes qui
les voilent de la tête aux pieds, les abaya, et le blanc de la tenue des
hommes. Pendant tout ma lecture, j’ai ressenti ce monde de noir et blanc, ce
monde où les femmes n’ont pas de liberté, et où les hommes, pour satisfaire
leurs besoins avant le mariage, trouvent des petits amis compensatoires…
Dans ce monde de noir et blanc, seules les
chaussures de cuir rose de la jeune amoureuse va ressortir. Comme les
chaussures rouges de la mère du narrateur l’ont marqué avant son départ
d’Erythrée.
Et toute l’histoire va se construire autour de
cette mystérieuse jeune fille voilée qui prend le risque de laisser tomber un
mot d’amour aux pieds de Naser.
Je dois dire que j’ai eu un peu de mal à rentrer
dans le roman. Cette culture, très forte dans sa ségrégation entre hommes
et femmes, m’a –dans les détails que donne l’auteur du roman à travers son
narrateur-, comment dire… épouvantée. Bon, ça va, je ne vis pas dans une tour
d’ivoire et je suis très au fait de ce qui se passe dans certains pays encore
aujourd’hui. Mais de le lire à travers des mots qui se veulent frais et
embellis par la romance de ces deux jeunes gens, ça m’a mise assez mal à
l’aise…
Par la suite, j’ai tout de même aimé la partie centrale
du roman, quand le jeune Naser notamment tombe amoureux de cette jeune
fille sans savoir à quoi elle ressemble. Simplement à la lecture de ses petits
mots froissés, jetés à ses pieds, et à l’image qu’il essaie de se faire d’elle
tant bien que mal. Cette partie-là m’a semblé très poétique et sensuelle.
C’est tout le jeu de la séduction, démultiplié par le voile qui cache la jeune
fille, dont l’on ne peut que deviner une cheville, ou la forme des jambes à
travers sa démarche. C’est la passion aveugle d’un amour qui éclot dans les
conditions les plus sectaires vis-à-vis de la Femme.
De cette jeune femme, nous n’apprendrons jamais son
vrai nom. Le narrateur la surnomme Fiore. Mais dès qu’elle apparaît en tant
que femme, qu’elle devient chair et non plus ombre, j’ai beaucoup moins accroché à
l’intrigue. J’aimais cette tension de leurs non-rencontres sur les
trottoirs de la ville, leurs petits mots passés clandestinement, leur jeu de
retrouvailles les plus improbables…
Le dernier tiers du roman quant à lui, m’a semblé plus « cliché ».
Amour contrarié de tous les points de vue : la nationalité, le rang
social, les traditions… Tout les sépare et l’on sent que l’histoire est vouée à
l’échec. Même si la fin du roman recèle une lueur d’espoir, je suis restée
assez spectatrice de l’action, sans jamais réellement réussir à pénétrer
l’histoire.
Un roman intéressant tout de même, mais qui
ne m’a pas non plus charmée. Le personnage principal et narrateur est attachant,
mais le roman en lui-même ne m’a pas procuré cette petite étincelle qui
me permet de refermer un livre en me disant qu’il faut que j’attende un peu
avant de replonger dans un autre…
Je remercie
et les Editions Flammarion pour m’avoir
fait découvrir ce livre.
Les billets de Keisha ,
Stéphie,
Saxaoul, Moka ...
29 avril 2009
La vague
La vague, de Todd Strasser (Pocket, 221 pages). Terminé le 29 avril 2009.
Genre : roman
Avis : 4/5
RESUME EDITEUR : Cette histoire est basée sur une expérience
réelle qui a eu lieu aux Etats-Unis dans les années 1970. Pour faire comprendre
les mécanismes du nazisme à ses élèves, Ben Ross, professeur d'histoire, crée
un mouvement expérimental au slogan fort : " La Force par la Discipline,
la Force par la Communauté, la Force par l'Action. " En l'espace de
quelques jours, l'atmosphère du paisible lycée californien se transforme en
microcosme totalitaire : avec une docilité effrayante, les élèves abandonnent
leur libre arbitre pour répondre aux ordres de leur nouveau leader, lui-même
totalement pris par son personnage. Quel choc pourra être assez violent pour
réveiller leurs consciences et mettre fin à la démonstration ?
Dans le roman La vague,
l’écrivain américain Todd Strasser expose un fait réel : l’expérience
qu’un jeune professeur d’Histoire mena avec l’une de ses classes de Terminale,
sur la force de coalition que génère un groupe sur l’individu et son
libre-arbitre.
En effet, en 1967, dans un lycée californien, le jeune enseignant Ron Jones tente
d’expliquer le nazisme et le génocide à ses élèves. Il leur passe un
documentaire sur les camps d’extermination, soumettant ses élèves à l’horreur
des images de la solution finale, et à l’horreur de la réalité
historique : la barbarie, le mal à l’état pur, exprimés dans une
systématisation de la mort, de la torture et de la souffrance.
La réaction de ses élèves n’est pas différente de
toutes les réactions des jeunes qui découvrent pour la première fois cette
terrible réalité : les questions les assaillent. Les Allemands
étaient-ils au courant de la solution finale ? Etaient-ils au courant de
l’existence des camps ? Pourquoi n’ont-ils rien dit ? Pourquoi
n’ont-ils rien fait ? Comment ont-ils pu nier avoir été au courant ?
Autant de questions auxquelles un professeur doit systématiquement faire face
quand il aborde ce point du programme avec ses élèves. Qu’ils soient au collège
ou au lycée.
Et Ron Jones, (nommé Ben Ross par l’auteur du
livre) a alors eu l’idée de mettre ses élèves en situation pour leur faire
toucher du doigt, à défaut de comprendre, la force puissante du groupe sur
l’individu et les amener peut-être ainsi à mieux appréhender la notion de
régime totalitaire. Mais ce qui ne devait durer qu’une seule journée va
totalement échapper au contrôle de l’enseignant, et le mouvement ainsi créé,
« La troisième vague », va dépasser son concepteur et conduire les
élèves dans la direction opposée à celle qu’envisageait leur enseignant.
Ce court livre, qui se lit en deux heures compte
tenu de sa brièveté, a suscité en moi plusieurs interrogations, et
diverses réactions. Mais une chose est sûre, le récit est assez troublant pour
ne pas laisser indifférent…
D’un point de vue strictement factuel, quand je
repense à l’enracinement réel de cette histoire, je me sens très mal à
l’aise. En tant qu’enseignante moi-même –même si ce n’est pas
d’Histoire-Géo-, je trouve que l’initiative du professeur était d’emblée extrêmement
dangereuse et ambitieuse. Passer par la simulation et le jeu pour faire passer
des notions, quoi de plus normal pour un enseignant. La conceptualisation est
ce qui fait le plus souvent défaut aux jeunes, et la démarche empirique et
immersive permet bien souvent une réussite pédagogique rapide et efficace. Si
tant est que l’on prenne certaines précautions d’usage… Selon moi, rien que l’idée
d’aborder le nazisme ou le fascisme par l’expérience relève d’un manque de
discernement assez étonnant de la part d’un adulte. On sait tous que la Shoah,
même si elle terrifie, fascine aussi un certain nombre de jeunes esprits. Ils
savent qu’on leur inculque que ce qui s’est passé, qu’on dénonce le Mal dans
son horreur la plus absolue. Mais c’est ce même Mal qui souvent les fascine.
Parce qu’il s’accompagne bien souvent du pouvoir et de la force.
En ce sens, la démarche d’approche d’un tel
phénomène par l’expérience in situ me laisse un peu songeuse… Mais bon. Je parle là de ce qui s’est réellement
passé dans ce lycée californien en 1967, et j’ai peut-être beau jeu de juger à
mon tour les erreurs des autres a posteriori… D’autant que l’histoire en elle-même
repose sur des sources qui manquent parfois de fiabilité, et qui se trouvent
être la plupart du temps relativement incertaines. Si d’aucuns sont intéressés
d’ailleurs pas ce mouvement de la Troisième vague, et de la controverse qui
l’entoure, l’article de Wikipédia qui lui est consacré semble tout ce qui a de
plus étayé.
Toujours est-il que si ces événements ont
authentiquement eu lieu (tels décrits dans le roman, ou différemment), il était
effectivement dommage de ne pas en retirer également les leçons. Une manière
d’enfoncer le clou par rapport au Mal initial. C’est dans cette démarche que
Todd Strasser (alias Morton Rhue) a donc rédigé, et romancé, le compte-rendu de
cette expérience malheureuse aux Etats-Unis. Mais non pas à partir des notes de
Ron Jones, mais de l’adaptation en téléfilm qui avait été réalisée en 1981. (Du
coup, on se retrouve tout de même très loin du témoignage de première main,
hein…)
D’un point de vue strictement formel, il ne faut
pas s’attendre à un ouvrage de marqueterie fine… Le style est très aride, simpliste, dirais-je
presque. La police de caractère est énorme et on lit le récit très
rapidement. Le découpage des chapitres semble suivre l’ordre chronologique des
événements, qui tiennent place en quelques jours. Cependant, l’écriture est si
schématique parfois que l’on se sent un peu démuni face aux enchaînements
abrupts. Un livre en tout cas qui peut, de ce fait, être tout à fait abordé
par un jeune public, puisque rien dans le vocabulaire ou la construction ne
recherche l’élaboration…
Ainsi, je ne peux pas dire que j’ai pu m’attacher
aux personnages, qui apparaissent somme toute assez désincarnés. Ou ébauchés.
L’ensemble du roman apparaît parfois comme un long scénario préparatoire à un
film (alors qu’en fait il est le reflet d’une adaptation télévisée). La
psychologie est finalement plus que sommaire et c’est le point que j’ai trouvé
le plus dommageable pour renforcer encore le caractère éventuellement
didactique de l’ouvrage. Ce manque de profondeur dans les pensées des
jeunes qui peu à peu se laissent gagner par le mouvement, et –surtout-, par
l’enseignant qui se laisse griser par la réussite de son expérience, rend
l’ouvrage parfois trop lacunaire en détails.
Mais que faut-il retenir alors de cette Vague ?
J’avoue que je suis un peu embêtée à me poser cette question… La réaction
simple et naturelle serait de dire : « N’importe qui peut se laisser
embrigader dans un système totalitaire et déposer son libre-arbitre au profit
d’une identité collective envahissante ». Mouaif. Sauf qu’à mon avis c’est
plus compliqué que ça.
Que l’expérience ait fonctionné, et même plus que
bien fonctionné, auprès de lycéens, il n’y a pour moi aucun mystère
là-dessous : la jeunesse est ce qu’il y a de plus malléable et de plus
façonnable, et Hitler l’avait justement bien compris avec ses Jeunesses
hitlériennes… Encore aujourd’hui, quels meilleurs soldats que ces enfants que
l’on enrôle dans des luttes de guérilla ? Par conséquent, rien de plus
facile pour un enseignant –surtout s’il est jeune et populaire comme semblait
l’être Ben Ross-, que d’user (d’abuser ?) de son influence, en profitant notamment
du rapport de force inégal qui existe entre lui et ses élèves ? Le jeune
aime faire plaisir à l’adulte référent, qu’il peut aller jusqu’à admirer et
prendre en modèle. Les jeunes trouvent une émulation certaine au sentiment
d’appartenance forte à un groupe et ne voit pas le mal à jouer les moutons de
Panurge. Les jeunes aiment secrètement créer un clivage manichéen entre
ceux qui sont in et ceux qui sont out, ceux qui relèvent de la
moitié reconnue et considérée de l’établissement, et ceux qui relèvent de
l’autre moitié, celle des loosers et des laissés-pou-comptes. D’ailleurs, il
n’y a qu’à regarder les dernières productions de films Disney : une
comédie musicale comme celle High School Musical joue énormément sur cette
dichotomie juvénile et propose la danse collective comme alternative harmonique…
Dansons tous, accordons nos pas les uns sur les autres et nous vivrons tous
ensemble dans le meilleurs des mondes… C’est bien du Disney, ça… Mais bref, je
m’égare.
Les hommes aiment se conformer à une certaine
« normalité » et a fortiori encore plus les jeunes. Ça me rappelle
d’ailleurs un passage du Cercle des Poètes Disparus, où Keating tente de
démontrer à sa classe les dangers du conformisme en les faisant marcher dans une
cour de l’école. Il demande à trois élèves de marcher et presque
immédiatement, les trois jeunes hommes se mettent à marcher d’un pas militaire.
Et ceux qui sont restés les observer de battre la mesure en cadence en
applaudissant… Keating leur fait alors remarquer qu’ils se sont jetés dans le
conformisme, et que rien ne vaut de choisir sa propre façon de marcher. Ou de
trouver sa propre voie. Ce que fera le jeune Charlie Dalton en restant adossé à
une colonne et en répondant à Keating qui s’interroge sur sa posture « qu’il
fait valoir son droit à l’immobilité »… En ce sens d’ailleurs, le professeur de la
Vague est l’anti-Keating puisqu’il pousse ses élèves dans la direction de
l’idéologie de groupe formatée.
Par conséquent, le livre, et l’histoire qu’il
relate, m’ont tout de même mise très mal à l’aise parce que j’ai du mal à
saisir comment l’enseignant n’a pas pu appréhender la dangerosité du système
dans lequel il plongeait ses élèves. Et même pire, l’enseignant est
présenté comme se laissant complètement pénétrer par la simulation qu’il a
lui-même engagé. Se laissant griser par le pouvoir. Se sentant totalement à
l’aise dans sa position de leader. De nouveau Führer… Et c’est là où ça fait
vraiment peur… D’ailleurs, le mystère qui entoure finalement les conditions
réelles de la réalisation de cette expérience laissent à penser que
l’enseignant avait non seulement une part de responsabilité mais en plus avait
trouvé là matière à jouir encore plus d’un pouvoir que l’on possède déjà en
tant qu’enseignant.
Ce qui m’a le plus choquée, c’est la manière
dont il met fin à l’expérience. L’urgence de la situation le met au pied du
mur et les instances administratives du lycée lui enjoignent de mettre un terme
au phénomène qui a pris totalement possession des jeunes esprits. Sans vouloir
dévoiler à ceux qui n’auraient pas lu le livre cet aboutissement, je peux au moins
dire que j’ai eu la nette impression que l’enseignant en « mettait plein
la tête » aux élèves, leur laissant penser qu’ils sont responsables de la
dérive de l’expérience que LUI avait mise en place. La responsabilité ne leur
incombe en RIEN selon moi ! Certes, il avoue qu’il est fautif, mais il
leur demande de tirer les leçons d’une simulation qu’il a lui-même conçue, et
dans laquelle il a lui-même impliqué ses élèves. Et sans, semble-t-il, les
prévenir de ce qu’il tentait de faire ! Sans présentation claire des
objectifs, comment faire comprendre aux élèves ce que l’on attend d’eux ?
Certes, je reconnais que du même coup, l’évolution de phénomène n’aurait
peut-être pas été tel, mais était-ce vraiment la peine ?
Bref, c’est tout de même assez terrifiant. Et très
perturbant.
Tout comme l’est le film, que j’ai vu dans la foulée aujourd’hui.
(Ys ! J’ai réussi à trouver une petite salle de ciné qui le passait encore
en VO ! ^^)
La fin en est d’ailleurs très différente car le
scénario opte pour un dénouement coup-de-poing qui ferme totalement toute
velléité d’exposition de « bons côtés » à l’alternative fascisante
d’une telle expérience….
J’ai trouvé que c’était une bonne adaptation au
roman, et d’autant plus percutante que l’action se situe non pas aux Etats-Unis
mais en Allemagne. L’Allemagne contemporaine où les jeunes portent encore le
poids des erreurs de leurs aïeuls, qu’ils aient été ou non nazis, et qui
souhaiteraient quelque part qu’on ne leur impose pas un devoir de culpabilité
en lieu et place d’un devoir de mémoire.
Dans le cadre d’une semaine thématique, les élèves
ont le choix d’un atelier « Anarchie » ou « Autocratie ».
C’est ce dernier qu’anime le professeur Rainer Wenger. Un prof un peu
particulier, à l’instar du réel Ron Jones.
Le système éducatif allemand est d’ailleurs bien
mis en avant : tutoiement des profs par les élèves, apport de boissons et
nourritures en cours etc.
La trame du roman est reprise, respectant la
chronologie des événements en 5 jours. L’ambiance est parfaitement rendue. Même
mieux que dans le roman je trouve. L’image rajoute un poids au malaise que l’on
ressent quand on commence à percevoir dans la simulation les prémisses d’un
microcosme totalitaire : chemise blanche et jean pour tout le monde,
conditionnement à sentir, ressentir, créer et perpétuer l’esprit de groupe,
logo-symbole à impact imparable, signe de reconnaissance en matière de salut…
Brrr… j’avoue que certaines scènes font franchement froid dans le dos… Ces
élèves qui avaient ouvert la première séance en affirmant qu’il serait
impossible qu’un système totalitaire puisse de nouveau voir le jour en
Allemagne sombre avec une rapidité étonnante du côté le plus sombre de leur
Histoire nationale, reprenant à leur niveau et dans leur environnement adolescent
tous les codes et les buts que se fixe une cellule fasciste…
Même si j’ai trouvé que la fin était sans doute
presque trop brutale, l’enseignant s’implique néanmoins complètement dans la
responsabilité de ce qui est arrivé. Il prononce sans cesse un
« nous » collectif qui ne dédouane pas les élèves, qui ont souvent
pris des initiatives spontanément, mais qui l’inclue au contraire personnellement
en tant qu’adulte référent n’ayant pas su lui-même trouver les limites de cette
simulation.
D’un point de vue sociologique, je ne sais pas si
un phénomène d’une telle ampleur aurait pu réellement s’épanouir sur un laps de
temps aussi court, mais ça ne me semble pas impossible, compte tenu de la
volonté des adolescents de désirer ardemment la reconnaissance au sein d’un
groupe. Quand, en plus, le projet semble cautionné par un prof et une administration
scolaire… Comment voir le Mal qui s’y niche ?
J’ai vraiment été très intéressée par cette
histoire. L’histoire réelle,
la version romancée de Todd Strasser, et le film de Dennis Gansel. Le livre,
selon le site officiel du film (très bien fait au passage. Clair et concis),
est d’ailleurs au programme des écoles allemandes.
C’est troublant. Perturbant. Certainement pas
innocent. Et franchement flippant.
L’attrait du groupe et de la force qui en émane est
forcément fascinante. Et même avec les meilleures intentions du monde, il est
dur de résister à la puissance dévastatrice d’un système totalitaire, même
réduit à l’état de microcosme scolaire…
Et si certains d’entre vous sont intéressés par
l’une des dimensions les moins connues du troisième Reich, à savoir la
manipulation des esprits par les procédés linguistiques, le prof d’Histoire
avec qui je vis vous conseille l’excellent ouvrage de Victor Klemperer, LTI, La
Langue du IIIème Reich. ;)
Et Ys vient de voir
le film elle aussi. Elle en parle ICI.
Et je ne me souviens plus de qui l'a lu récemment parmi vous (honte à moi ! Et l'ami goog** ne m'aide pas !) alors n'hésitez pas à vous signaler dans les commentaires !
26 avril 2009
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates, de Mary-Ann Shaffer
et Annie Barrows (Nil Editions, 391 pages). Terminé le 26 avril 2009.
Genre : roman
Avis : 5/5
RESUME EDITEUR : Janvier 1946. Londres se relève douloureusement des drames
de la Seconde Guerre mondiale et Juliet, jeune écrivaine anglaise, est à la
recherche du sujet de son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la
lettre d'un inconnu, un natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil
de ses échanges avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre son monde et
celui de ses amis - un monde insoupçonné, délicieusement excentrique. Celui
d'un club de lecture créé pendant la guerre pour échapper aux foudres d'une
patrouille allemande un soir où, bravant le couvre-feu, ses membres venaient de
déguster un cochon grillé (et une tourte aux épluchures de patates...) délices
bien évidemment strictement prohibés par l'occupant. Jamais à court
d'imagination, le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates
déborde de charme, de drôlerie, de tendresse, d'humanité Juliet est conquise.
Peu à peu, elle élargit sa correspondance avec plusieurs membres du Cercle et
même d'autres habitants de Guernesey , découvrant l'histoire de l'île, les
goûts (littéraires et autres) de chacun, l'impact de l'Occupation allemande sur
leurs vies... Jusqu'au jour où elle comprend qu'elle tient avec le Cercle le
sujet de son prochain roman. Alors elle répond à l'invitation chaleureuse de
ses nouveaux amis et se rend à Guernesey. Ce qu'elle va trouver là-bas changera
sa vie à jamais.
Il existe des livres comme ça, qui se lisent comme
on déguste une part de tarte : une lecture à la fois fraîche, fruitée
et savoureuse. J’ai lu ce Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates d’une seule traite, tant il est difficile de résister au charme
fou de ce livre une fois qu’on l’a commencé !
Juliet Ashton fait la promotion de son livre au
sortir de la guerre. Mais un livre qui lui a jadis appartenu, Les essais
d’Elia, morceaux choisis, de Charles Lamb, va atterrir par le plus grand
des hasards entre les mains d’un îlien de Guernesey, un certain Dawsey Adams, et
devenir le point de départ d’une correspondance nourrie.
« Peut-être les livres possèdent-ils un
instinct de préservation secret qui les guide jusqu’à leur lecteur idéal », se demande Juliet en répondant la première
fois à Dawsey Adams. « Il serait délicieux que ce soit le cas »,
ajoute-t-elle. Eh bien non seulement le livre, dans cette histoire, possèdera
un instinct de préservation secret, mais il sera aussi le lien qui permettra à
une communauté de se regrouper, se découvrir, de nouer plus fort leurs relations, et à certains de ses membres de se trouver peut-être
tout simplement.
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de
patates est un roman épistolaire pétillant,
attendrissant, poétique et profondément délicat.
Tous les personnages évoqués en filigrane de ces
lettres sont extrêmement attachants et je me demande même qui peut
résister aux lubies fantasques d’une Isola Pribby, à la naïveté coquine de Kit,
à la sensibilité timide de Dawsey, à la gravité rassurante d’Eben, ou encore à
la peine dissimulée mais émouvante de John Booker ?
La communauté décrite dans ce roman possède une
force de vie extraordinaire et j’ai rarement rencontré personnages plus
forts et plus touchants que ceux de ce cercle littéraire si particulier. Au
cours de ces presque 400 pages, on s’immerge totalement dans l’ambiance qui
vibre autour de ces îliens, et l’on plonge avec eux dans leur vie à la fois si
banale et si extraordinaire.
Je rêve de visiter les îles anglo-normandes depuis
des années, mais là, j’en ai encore plus envie. Même si je suppose que l’île
sera loin d’être celle décrite dans le roman, il y a une telle poésie dans
la description des paysages et des habitudes sur l’île que je ne doute pas
que quelques traces de cette magie des lieux soit encore préservée dans quelque
champ fleuri ou sur quelque chemin à travers lande…
L’humour – un humour tendre là aussi- s’infiltre un peu partout et entoure ces lettres
d’une douceur de vie qui apaisera peu à peu Juliet, quand, dans la deuxième
partie du roman, elle viendra sur l’île pour rencontrer ces personnes avec qui
elle a d’abord commencé à correspondre. Et pourtant, la gravité de deux des
sujets évoqués dans le livre ne favorise pas d’emblée
l’amusement puisqu’il s’agit de l’occupation allemande et de la « disparition »
de "l'inventrice" du Cercle, Elizabeth McKenna.
L’occupation allemande est évoquée à de nombreuses
reprises puisque Juliet imagine très rapidement qu’elle pourrait écrire un
livre sur ce sujet. Des anecdotes, de la plus terrifiante à la plus amusante,
viennent parsemer les lettres que Juliet reçoit tour à tour de ses nouveaux
amis. On apprend ainsi ce que fut l’occupation allemande pour la petite
communauté de Guernesey (et de ce qu’elle fut aussi probablement en France,
dont les côtes sont toutes proches…).
Et puis, il y a l’Absente. Celle dont on
parle tout au long du roman et qui n’est pas là, car les Allemands l’ont
envoyée en camp : Elizabeth. Mais sa présence est d’autant plus forte
entre les membres du cercle qu’elle est à l’origine de la création de ce
dernier et qu’elle est le pilier de la petite communauté. Personnage ô
combien émouvant que celui d’Elizabeth. On brûle avec Juliet de la rencontrer,
de pouvoir la voir évoluer vraiment, tant le portrait que ses amis brossent
d’elle en fait déjà une femme particulière et étonnante.
Et puis, il y a bien sûr les livres. Ces
livres qui vont rapprocher ces êtres qu’un cochon rôti avaient d’abord réunis.
Ces livres qui vont se glisser entre les mains d’improbables lecteurs et donner
à tous leçon de courage et de détermination face à l'occupant nazi. Ces
livres qui vont ouvrir certains esprits obtus -ou simplement ébauchés -, à la
profondeur des mots et au poids de la pensée. Ces livres qui vont ouvrir des
horizons renouvellés et éclairer pour certains la vie d’un jour plus doux.
Même si parfois il n’est mention de certains
écrivains qu’en une phrase ou deux, ce roman est un hymne à la lecture. Un
hymne que l’on fredonne comme un Chant des Partisans que l’on
sifflerait. Un hymne à la liberté de penser, la seule qu’on ne puisse pas
enlever. Et à la liberté de lire, tout simplement, en toute impunité.
Je me suis attachée étonnamment vite à
ses personnages hauts en couleurs, et je pense qu’il va me falloir un
certain temps avant de me plonger dans un autre livre. L’univers créé par Mary
Ann Shaffer est d’une telle puissance d’évocation que l’on a l’impression en
refermant le livre qu’il nous aurait suffi de vivre à cette époque pour les
connaître nous aussi. Même en quelques mots, en quelques câbles télégraphiés,
on est capables par exemple de ressentir une antipathie forte (presque viscérale
pour moi) pour Mark Reynolds (infect, ce bonhomme…) ou l'odieuse Adelaide Addison. On est capable de partager
les exubérances d’Isola. On est capable de se voiler le cœur pour préserver
celui de Dawsey. On est capables de saisir toute l’ampleur de la tendresse de
Sydney pour Juliet. On vit avec eux, tout simplement.
Bref, je crois que je rends très mal compte ce que
j’ai ressenti de cette lecture, parce que c’est toujours plus difficile de
parler des livres qu’on a adoré que de ceux que l’on a détesté… J’ai
l’impression de ne pas parvenir à traduire le flot d’émotions qui m’a traversée
à la lecture de ce roman. Juste cette impression comme je le disais en
ouverture, d’avoir lu ce livre comme on goûte une part de tarte : c’était
frais, fruité, savoureux. Mais aussi trop vite avalé. On en aurait bien
repris un peu, de ce Cercle littéraire d’amateurs d’épluchures de patates,
non ? Moi oui.
A noter enfin que le livre a été écrit par Mary Ann Shaffer, ancienne bibliothécaire et
libraire, et qu’elle a été aidée dans cette entreprise par sa nièce, Annie
Barrows. Malheureusement, elle est décédée en février 2008, avant de connaître le succès
retentissant de son roman…
PS : vous êtes si nombreux à avoir lu le livre
que je n’ai pas eu le courage de tous vous recenser ! si vous voulez
signaler votre billet en lien dans les commentaires, n’hésitez pas !
Sur ce lien, vous trouverez une page relative à l’occupation allemande des îles anglo-normandes : http://www.uk-us.org/channeloccupation.htm
30 mars 2009
La solitude des nombres premiers
La solitude des nombres premiers, de Paolo Giordano (Seuil, 328 pages). Terminé le 29 mars 2009.
Genre : roman
Avis : 4/5
RESUME
EDITEUR : Les nombres
premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes ; soupçonneux et
solitaires, certains possèdent cependant un jumeau dont ils ne sont séparés que
par un nombre pair. Mattia, jeune surdoué, passionné de mathématiques, en est
persuadé : il compte parmi ces nombres, et Alice, dont il fait la connaissance
au lycée, ne peut être que sa jumelle. Même passé douloureux, même solitude à
la fois voulue et subie, même difficulté à réduire la distance qui les isole
des autres. De l'adolescence à l'âge adulte, leurs existences ne cesseront de
se croiser, de s'effleurer et de s'éloigner dans l'effort d'effacer les
obstacles qui les séparent. Paolo Giordano scrute avec une troublante précision
les sentiments de ses personnages qui peinent à grandir et à trouver leur place
dans la vie. Ces adolescents à la fois violents et fragiles, durs et tendres,
brillants et désespérés continueront longtemps à nous habiter.
Voilà un joli premier roman… Cette
histoire, racontée sur une vingtaine d’années, nous trace le récit de vie de
deux personnages pour le moins attachants, Mattia et Alice. Deux
écorchés de la vie, deux âmes tourmentées qu’une amitié aussi vive que
compliquée va unir le temps de l’adolescence. Mais les vicissitudes de
l’existence rattrape tout un chacun, et il est dur de naviguer dans les vents
contraires. De leurs errances jusqu’à leur maigres ou provisoires réussites, Paolo
Giordano brosse à grands traits simples un portrait croisé touchant.
J’avoue que parfois, j’ai eu peur que l’auteur tombe
dans le misérabilisme. Mais s’il a su éviter cet écueil en redressant
rapidement la barre, je n’ai pu m’empêcher parfois de me trouver très mal à
l’aise face à ces deux personnages. La vérité est parfois crue, mais elle
est aussi si réaliste. L’impression qu’une force d’inertie colossale
empêche ces deux êtres de se mouvoir comme ils l’entendraient dans la vie, et
que, quoiqu’ils fassent, le poids des erreurs passées viennent se rappeler à
eux dans le ressac de leur mémoire et de leur chair-même.
Mattia et Alice (surtout elle d’ailleurs) sont
englués dans les souvenirs ou dans les fardeaux qu’ils portent depuis
l’enfance. Ils essaient, autant que faire se peut, de s’extirper des ombres
qui s’échappent des placards familiaux, mais leur quête est âpre et violente,
n’épargnant personne autour d’eux.
Et même si la fin est porteuse d’espoir, j’ai tout
de même peine à croire en leur réussite dans ce combat. C’est peut-être après
tout bien cela que cherche à nous dire Paolo Giordano : on n’oublie pas le
passé, on apprend juste à vivre avec les fêlures qu’on en retire forcément.
Le style de Paolo Giordano n’est ni novateur ni éclatant
, mais l’auteur sait tout simplement décrire les instantanés de la vie
avec une acuité douloureuse (même si, parfois, le flux des détails
insignifiants qui s’enchaînent a pu aussi freiner ma lecture…)
C’est donc un premier roman tout à fait
encourageant et qui peut laisser augurer pour ce jeune italien d’une jolie
percée dans le monde littéraire. (la quatrième de couverture précise que le livre a fait un tabac dans son
pays). A confirmer par un futur roman ?
Je ne peux citer tous les lecteurs de la
blogosphère qui ont lu ce roman, grâce souvent au site Chez les filles, que je
remercie chaleureusement pour leur offre (merci Suzanne !) mais ils sont nombreux et les échos sont souvent très positifs.
Et puisque l’engouement pour la gueule d’ange de
Giordano sur vos blogs m’a bien fait marrer, je ne résiste pas à l’envie de
mettre moi aussi la photo de ce jeune auteur italien ! (Spéciale dédicace
pour vous les filles ! ^^) (mais il est tout jeunot quand même, hein…)
26 janvier 2009
Le détail
Le détail , de José Carlos Somoza (Mille et une nuits, 108 pages). Terminé le 23 janvier 2009.
Genre : roman
Avis : 2/5
RESUME EDITEUR : Dans
le village andalou de Roquedal, on tient le vieux Baltasar pour un excentrique
: il est " le fou du cimetière ", qui vit près du royaume des morts.
Il n'a cure de ce que l'on chuchote sur son passage et se concentre sur les
petites particularités des jours. Mais voilà le village bouleversé par les
disparitions rapprochées du garagiste et de l'herboriste. Seul interprète des
signes du ciel et des menus détails qui altèrent sa sensibilité, Baltasar est
convaincu qu'il s'agit de deux crimes reliés par un même fil...
Déraisonne-t-il, ou bien est-il sur la bonne piste ? Son intuition l'entraîne
dans une curieuse enquête. Rien de moins scientifique que sa méthode : il trouve
ses indices dans la forme des nuages ou des toiles d'araignée, dans l'examen
minutieux des photographies d'enfance au chevet d'un mourant, dans la
contemplation de la lune, en poursuivant l'ombre d'une grosse araignée ou en
écoutant la musique qui fait écho aux palpitations de la vie du village... Dix
ans après les faits, don Baltasar écrit la chronique des événements mystérieux
dont il fut le témoin et l'acteur
Autant j’avais adoré La caverne des idées (lu
bien avant mon blog mais Leil et Stéphie l’ont lu il y a peu : allez voir leur avis !), autant ce très
court roman de Somoza me laisse perplexe. Il m’a fallu un temps infini
pour lire cette centaine de pages pendant lesquelles je suis tout le temps
restée extérieure à l'histoire…
Le personnage de Don Baltasar,
« le fou du cimetière », comme se plaisent à l’appeler les villageois
de Roquedal, est pourtant extrêmement attachant. Dix ans après les faits, il nous
livre la chronique de deux drames qui se jouèrent dans la province andalouse,
en soulignant son récit des détails qu’il avait alors pu remarquer. Ces
détails se nichent dans les observations les plus farfelues et les plus
étonnantes : les toiles d’araignées, la lune et les nuages, les bruits
environnants, la lumière, ou encore de vieilles photographies. Don Baltasar
voit des choses qui demeurent obscures pour les autres. Et pour lui, ces
morts qui semblent apparemment sans lien, trouvent en réalité leur origine dans
le même mal (qui prend l’apparence d’une créature pour le moins surprenante…)
Le côté un peu déjanté de cette
enquête n’a pas
été sans me rappeler une certaine Fred Vargas (dont je n’aime pas
particulièrement la prose…) et c’est sans doute ce qui m’a freinée dans ma
lecture. J’ai peiné pour aller jusqu’au bout et le dénouement m’a laissée
tout autant dubitative que la conduite de l’enquête.
Une déception donc pour moi. Bien que court, je déconseille à
ceux qui ne connaîtraient pas encore Somoza de commencer par ce livre.
L’histoire ne rend pas hommage au talent que l’auteur à mis en œuvre pour nous
bâtir une intrigue aussi fouillée et intelligente que dans La caverne des idées.
Quand même ce Somoza… Il a des
idées bien étranges dans la tête. Le moins que l’on puisse dire, c’est que
ce livre, Le détail, est atypique.
21 janvier 2009
L'amant de Lady Chatterley
L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence (Folio, 452
pages). Terminé le 18 janvier 2009.
Genre : roman
Avis : 4/5
RESUME EDITEUR : Époque essentiellement tragique que la nôtre », écrit Lawrence. A la vieille Angleterre aristocratique et rurale déjà meurtrie par l'industrialisation, la Première Guerre mondiale a infligé de profondes blessures. Les protagonistes de ce récit en sont marqués dans leur esprit, dans leur chair, et la déchirure se prolonge dans leur aventure intime. L'Amant de Lady Chatterley est ainsi, pour le romancier, l'occasion de réaffirmer sa conception de l'amour physique comme moyen de retrouver le contact avec les forces instinctives et naturelles de la vie. Censuré pendant trente ans en Angleterre et aux États-Unis en raison de ses audaces de forme, le récit devait longtemps connaître un succès de scandale. Le lyrisme poétique de l'écrivain y trouve pourtant son ultime expression, un lyrisme provocant, véhément, parfois désespéré, à l'avant-garde de la croisade moderne contre l'intellectualisme.
Premier livre lu dans le cadre du
défi de Grominou , j’avais envie de découvrir ce roman au parfum de scandale
quand il parut, en 1929.
La première constatation, c’est
que les passages incriminés sont bien soft au regard de ce que l’on est capable
de lire aujourd’hui. Les scènes « érotiques » (et encore, je ne sais
même pas si le terme est adéquat…) offrent en fait une certaine pudeur : ce
n’est pas cru, ce n’est pas vulgaire, c’est tout au plus presque scientifique
dans la dissection de ce qu’est l’acte d’amour. Bref, pas de quoi fouetter un
chat aujourd’hui, ou retrouve le livre dans l’Enfer de la Vaticane… ^^
Je ne peux pas dire que ce livre
m’ait totalement emballée. J’y ai trouvé quelques longueurs et une force d’inertie assez
conséquente, en dehors des passages relatifs à l’histoire entre Constance
Chatterley et le garde-chasse. Parce qu’avant d’être un récit des sentiments,
L’amant de Lady Chatterley est surtout un récit de la mutation : D.H.
Lawrence brosse en effet un tableau de la société anglaise post première guerre
mondiale, et ce changement important se reflète sur ses personnages, comme le
miroir brisé des illusions perdues suite à la guerre.
Ici, c’est l’Angleterre des
Midlands, l’Angleterre de l’industrialisation exponentielle et des bassins houillers.
L’Angleterre des luttes des classes, de l’opposition entre les castes, du déni
de l’évolution et de l’opportunisme en matière de profits et de gains. C’est
le choc de la fin d’un monde : DH Lawrence décrit la confrontation de
la vieille Angleterre aristocratique et rurale à l’essor industriel des villes
ouvrières, futures villes tentaculaires.
Le livre donne évidemment aussi
prétexte à des points de vue sur la sexualité. Il y est par exemple question du
sexe comme d’une conversation et une communication du corps, qui poursuit ou
qui amorce la conversation des esprits. C’est tout à fait intéressant, surtout
si l’on se réfère au moment où cela a été écrit ! Mais dans la relation
entre Constance et Oliver Mellors, le garde-chasse, tout est assez déconcertant.
Leur première fois par exemple m’a laissée perplexe. La jeune femme y est
décrite comme une poupée molle, passive mais consentante. Bien sûr, l’histoire
est un éveil des sens à la sensualité et à l’érotisme, mais tout de même,
certaines scènes m’ont mise à l’aise en raison de l’attitude de Constance. Ses
sentiments à l’égard du garde-chasse sont extrêmement ambivalents,
oscillant entre la répulsion et l’attirance pulsionnelle. Aucun d’eux
finalement n’arrive vraiment à être en accord avec l’Autre. D’autant que
Constance, dont DH Lawrence emprunte souvent le point de vue, intellectualise
complètement l’acte d’amour, et quand elle parvient à ne pas le faire, comme la
fois où ils font l’amour dans les bois, à même le sol, après une rencontre
imprévue, la jeune femme est animalisée, poussant des cris rauques de bêtes
qu’elle ne reconnaît pas provenir d’elle-même… C’est donc une relation très
torturée et tourmentée, intérieurement, mais aussi en raison des convenances et
des aléas extérieurs. Et Mellors renforce encore ce clivage en parlant
volontairement patois en présence de la jeune aristocrate, bien qu’il parle en
réalité un anglais plus que correct et distingué.
Le cottage du garde et la relation
qu’ils entretiennent tous les deux peut-être vus comme un refuge, une bulle
qui les sépare de Tavershall et de la nouvelle ère industrielle, mais aussi de
Wragby et du corsetage social. Et l’opinion du garde, qui se dégage de
certaines conversations entre les deux amants, souligne la vanité de la quête
d’argent, de la prostitution à la déesse-chienne de la renommée et de
l’avancement, et prône presque un retour aux valeurs rousseauistes d’une nature
protectrice et bienveillante, ainsi que d’une humanité simple, naïve et
pleinement satisfaisante.
Finalement, j’irais presque
jusqu’à dire que L’amant de Lady Chatterley vaut beaucoup plus pour son
tableau d’une époque et des mentalités que par la relation entre Constance et
Mellors. Leur liaison n’est qu’un reflet des préoccupations grandissantes de
cette Angleterre en mutation.
Et le mari de Constance est
l’emblème le plus fort et le plus détestable de ce changement. Très vite, il
devient antipathique et le dégoût qu’en ressent Constance se communique au
lecteur. Mais l’avenir envisagé par les deux amants ne connaît pas
d’aboutissement certain. Ce point d’interrogation final reflète l’incapacité de
l’auteur lui-même de voir ce que l’Angleterre va devenir au sortir de cette
première guerre mondiale et aux montées nouvelles de la société… Ou son
désenchantement ?
Je ne livre ici que mes
impressions premières, au sortir de cette première lecture, mais je pense qu’on
peut en faire une étude très intéressante et fouillée.
Il me reste maintenant à regarder
le film avec Marina Hands, primé au festival de Cannes en 2007. J’espère que
j’aurai le temps le week-end prochain.

EDIT du 24 janvier 2009 :
Bon, je viens de regarder
l’adaptation cinématographique de Pascale Ferran, de 2006. Tout d’abord, il
faut signaler que la réalisatrice a retenu une autre version de Lawrence pour
construire son adaptation Lady Chatterley et l'homme des bois,
disponible aux éditions Gallimard en français, et non L’amant de Lady
Chatterley que j’ai lu. Du coup, je ne peux malheureusement fonder ma
comparaison qu’à partir de ce dernier…
Premier constat : j’ai
bien aimé mais je dois avouer que ce n’est pas le film que je pourrais me
regarder à nouveau un jour où je m’ennuie… Le film tombait à point pour me
permettre de voir ce que Pascal Ferran avait pu faire d’un roman aussi
volumineux, et aussi complexe au niveau du tableau d’une époque. Mais je ne
suis pas tombée folle du film.
Comme toute adaptation, il faut
faire des coupes. C’est obligé. Ici, les coupes sont sévères, forcément,
mais les licences le sont aussi à mon avis.
Pour les ellipses, la
réalisatrices a opté pour un procédé qui m’a un peu gênée :
un écran noir avec quelques phrases qui résument la situation. Un peu comme
dans ces vieux films muets où ce procédé suppléait à l’absence de voix et
offrait une meilleure compréhension de l’intrigue au spectateur. De même,
l’apparition d’une voix off une fois dans le film, après la première fois de
Constance et Mellors, et qui fait office de narrateur, m’a un peu déconcertée.
N’aurait-il pas mieux valu dans ce cas utiliser ce procédé tout le temps ?
Tout le côté société des Midlands
anglais en mutation, poids de l’aristocratie incarnée par Clifford qui pèse sur
le monde ouvrier de Tavershall, « prostitution à la déesse-chienne »
de ce même Clifford à travers ses vélléités d’écriture, relation particulière
de Mrs Bolton avec Clifford… Tout ça est balayé. La seule scène où le monde
industriel apparaît est d’ailleurs restée très obscure pour moi : je n’ai
pas compris pourquoi ce mineur vient jusqu’à la voiture de Constance et
l’observe, sans mot dire. Exit ce qui fait finalement la trame profonde du
roman de Lawrence. Pascale Ferran a essentiellement gardé la relation entre
Constance et le garde-chasse. Classique, quoi.
En revanche, Marina Hands,
bien qu’elle n’ait pas les yeux bleus que lui donne Lawrence, est magistrale
dans le rôle. De même qu’Hippolyte Girardot dans le rôle de Clifford.
Mais Jean-Louis Culloc’h dans le rôle de Mellors ne m’a pas du tout convaincue.
En premier lieu, il est supposé être blond dans le livre… Et d’autre part,
l’acteur est loin, très loin, d’avoir le « corps blanc et délié »
comme dans le roman. Le jeu d’acteur est bon, mais le choix, non. L’ironie
constante du personnage dans le roman m’a également manqué dans le jeu. On sent
davantage un Parkin bourru, mais surtout d’une humilité et d’une déférence
envers la Châtelaine qui cadre mal avec le fort caractère du Mellors de Lawrence)
Je me suis en outre demandée pendant tout le film quelle avait été cette idée
bizarre d’avoir changé son nom d’Oliver Mellors en Parkin ? Mais
après recherches, c’est bien le nom que Lawrence avait d’abord donné à son
personnage…
Dans les licences qui m’ont
choquée, je crois que c’est la fin de film qui, selon moi, n’est pas à la
hauteur du roman :
Constance n’est pas supposée revenir à Wragby, et encore moins y retrouver un
Clifford avenant, presque debout sur ses jambes, qui tente d’impressionner son
épouse. Ici, le personnage de Clifford est presque rendu attachant et
pitoyable. Dans le livre, au contraire, la fin exacerbe l’antipathie du lecteur
à l’égard du personnage. D’autant que le paroxysme est atteint lors de l’épisode
de la chaise roulante motorisée qui refuse d’avancer dans le bois (scène
très réussie dans le film, et qui m’a même arraché un rire tant la mésaventure
de Clifford est réalisée ici à travers une approche ironique et moqueuse.) De
même, le voyage de Constance est supposé se passer à Venise et Duncan Forbes,
l’ami d’enfance des deux sœurs a un rôle à y jouer, qui est effacé dans
l’adaptation de Pascale Ferran. Et quid de la scène où elle passe la nuit dans
le cottage du garde avec la complicité de sa sœur ? Rien, nada. Au lieu de
ça, on a le droit à une fuite romantico-tragique dans les bois après un arrête
brutal de la voiture sur la route…
Alors bien sûr, je sais qu’on est
obligés, pour rendre un roman à l’écran, de procéder à ces coupes et ces
remaniements. Et puis ce peut-être aussi un choix du réalisateur. Et de ce
fait, je dois avouer que les partis-pris de Pascale Ferran font cependant de
cet Amant de Lady Chatterley un beau film, aux décors très soignés, aux
prises de vues et aux paysages délicats. Au rythme un peu lent aussi, mais qui
là, pur le coup, est le reflet du roman.
Les scènes d’amour ont la même
pudeur que celle du livre. C’est du sexe, mais sans vulgarité. La toute fin,
bien que très différente du film, expose la même incertitude sur la relation
des deux amants. Si ce n’est que la réalisatrice l’envisage sans doute plus
positivement que dans le roman puisque le film s’achève sur un franc et massif
« OUI » de la part de Mellors/Parkin.
Dans l’ensemble, j’ai donc bien
aimé le film, sans l’avoir trouvé non plus extraordinaire. Mais il m’est
avis que si l’on n’a pas lu le roman, on doit d’autant plus l’apprécier.
Les détails échappent alors aux spectateurs qui peuvent se laisser complètement
aller à cette histoire d’amour, cet éveil à la sensualité. J’ai notamment beaucoup
aimé la scène où ils décorent leurs corps avec des fleurs des champs et des
couronnes de feuilles. Moment intimiste et poétique qui rend honneur au roman.
Mais dans toute cette analyse que
je fais du film, il ne faut pas perdre de vue que je compare l’adaptation
cinématographique à une version du roman qui n’est PAS celle qu’a privilégié
Pascale Ferran. Peut-être est-elle d’ailleurs plus fidèle que je ne le pense
puisque j’ai personnellement lu une autre version…
A noter que le film s’était vu décerner
la palme du meilleur film en 2007 (mais aussi de la meilleure adaptation, de la meilleure
photographie, de la meilleure actrice, et des meilleurs costumes.)

